Syriza : une gauche radicalement réformiste et pragmatique

Professeur de science politique à University College London, coauteur de La Gauche radicale en Europe (Éditions du Croquant, 2013), Philippe Marlière revient sur l’ascension de Syriza jusqu’à son arrivée au pouvoir ce 25 janvier. Selon lui cette coalition de la gauche, radicalement réformiste et pragmatique, incarne désormais une « nouvelle social-démocratie ».

Professeur de science politique à University College London, coauteur de La Gauche radicale en Europe (Éditions du Croquant, 2013), Philippe Marlière revient sur l’ascension de Syriza jusqu’à son arrivée au pouvoir ce 25 janvier. Selon lui cette coalition de la gauche, radicalement réformiste et pragmatique, incarne désormais une « nouvelle social-démocratie ».

Entretien publié dans Les Inrockuptibles du 27 janvier 2015. Propos recueillis par Mathieu Dejean.

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Inrocks : La coalition de la gauche radicale Syriza a remporté les législatives en Grèce ce 25 janvier. En 2009 elle était encore inconnue du grand public. Que s’est-il passé ?

La victoire de Syriza était attendue depuis quelques mois étant donné le discrédit total de Nouvelle Démocratie - le parti conservateur au pouvoir - et en particulier de ses politiques d’austérité à la solde de la Troïka qui ont infligé des souffrances absolument inouïes au peuple grec depuis plusieurs années. Mais quand on regarde l’évolution électorale de ce parti dans l’histoire récente, on s’aperçoit qu’il a connu une progression extraordinaire qui n’a pas d’équivalent en Europe hormis Podemos en Espagne, mais dans des conditions différentes. En 2009, aux élections européennes, Syriza ne dépassait même pas la barre des 5%. Son ascension s’est faite en trois étapes : aux premières élections législatives de 2012, la coalition obtient 12%, puis à celles qui ont lieu dans la foulée 27%, et ce dimanche 36%. En l’espace de cinq ans, un parti marginal est devenu le premier parti grec.

Cette percée électorale rapide mais par paliers de Syriza s’explique par l’effondrement de l’économie du pays et les mesures d’austérité très violentes qui ont été prises et qui ont frappé les classes populaires et moyennes. Ces deux facteurs corrélés ont provoqué le discrédit total et l’effondrement du PASOK. Mon hypothèse : Syriza a occupé tout ou partie du terrain anciennement occupé par le PASOK, sans devenir pour autant un parti social-libéral. C’est pourquoi Syriza incarne selon moi une nouvelle social-démocratie.

Inrocks : Qu’entendez-vous par « nouvelle social-démocratie » ?

J’opte pour cette étiquette parce que Syriza n’est pas un parti révolutionnaire, il suffit de regarder son programme : il est de facture réformiste et radicale. Historiquement la toute première social-démocratie était marxiste, anticapitaliste, et comprenait des individus comme Lénine, Rosa Luxemburg ou Jean Jaurès. A partir des années 1920 elle a fait un choix réformiste, parlementaire, jusqu’à prôner l’économie mixte et à s’accommoder du capitalisme, tout en conservant des objectifs égalitaires très prononcés. Selon moi Syriza incarne une nouvelle social-démocratie ; ses dirigeants sont des réformistes radicaux. Certes, la grande majorité des militants de Syriza est anticapitaliste, et l’aile gauche est d’une culture marxiste révolutionnaire. Ceci étant dit, dans l’action et la stratégie politiques, Syriza est de plus en plus clairement un parti réformiste radical. Il est intéressant de noter qu’avec Syriza, on retrouve la nature radicale de la social-démocratie à ses débuts. L’autre nouveauté réside dans l’ouverture à de nouvelles thématiques : l’environnement, le féminisme ou un libéralisme culturel marqué, qui n’ont jamais intéressé la pseudo-social-démocratie de type troisième voie.

Inrocks : Y-a-t-il eu un recentrage politique de Syriza entre 2009 et aujourd’hui, pour parvenir au pouvoir ?

Le Syriza que l’on connaît aujourd’hui n’est pas très différent du Syriza de 2009 en terme d’organisation : le KKE (Parti Communiste grec) a refusé de rejoindre la coalition - notamment parce qu’il est en faveur de la sortie de l’eurozone et de l’UE, ce qui n’est pas le cas de Syriza. Les défections du PASOK vers Syriza ont été marginales, et ont surtout concerné des cadres et des conseillers qui ont rejoint la direction du parti. En 2013, Syriza est devenu officiellement un parti, et non plus une coalition de partis de type Front de gauche en France. Le parti reste toutefois organisé en courants. La raison de cette transformation est structurelle : le parti arrivé en tête des élections reçoit un bonus de 50 députés, s’ils sont rattachés à un parti. C’était aussi une manière d’unifier le parti et de renforcer la direction autour de Tsipras et de Synaspismós, le courant majoritaire. On peut dire que Syriza est constitué d’une matrice communiste (eurocommuniste, trotskyste, maoïste), avec des composante écologiques,  féministes et des forces issues des mouvements sociaux.

Le recentrage politique est intervenu à partir de 2012 sous la conduite d’Alexis Tsipras et de Synaspismós, qui ont compris qu’avec l’effondrement du PASOK, Syriza avait une chance historique d’occuper l’espace laissé par le PASOK et de gagner de larges pans de son électorat. La première élection de 2012 a peut-être été la dernière que Syriza a conduite avec un programme très radical. Ensuite, il s’est agi de développer un programme réformiste, radical, mais également « crédible » et « réaliste » aux yeux d’un électorat modéré qui n’avait jamais voté pour lui. L’habileté de Tsipras a été de comprendre le potentiel créé par cette nouvelle situation et de convaincre son parti de le suivre dans cette voie réformiste radicale. Voilà pourquoi je parle de nouvelle social-démocratie.

Inrocks : La personnalité d’Alexis Tsipras semble déterminante dans la conquête du pouvoir par Syriza. Quel est son parcours ?

Il a d’abord été membre des jeunesses communistes dans les années 80 quand il était lycéen. Il s’est fait ensuite remarquer comme leader du mouvement étudiants dans les années 90. Il a été secrétaire des jeunesses de Synaspismós. En 2008, il est devenu secrétaire général de Synaspismós à l’âge de 33 ans. Très vite il a participé au mouvement des Places, il était présent comme citoyen grec luttant auprès du peuple. Alors qu’il était très impliqué dans la vie interne de Syriza, Tsipras n’a jamais eu l’image d’un apparatchik. Sa légitimité politique repose beaucoup sur cela. Évoluant dans une formation de gauche radicale, Tsipras a toujours été un modéré. À la tête de Synapsismós, puis de Syriza, il a toujours tenu un discours pédagogique, calme, sans lyrisme ampoulé, sans agressivité rhétorique. Ses propos apaisent, ne clivent pas. Avec sa jeunesse, c’est l’une des clés de son succès. C’est un point commun avec Pablo Iglesias, le leader de Podemos en Espagne, qui a été un des leaders du mouvement des indignés. Tous deux ont à peine la quarantaine, ce qui marque aussi un tournant générationnel. Ni l’un ni l’autre n’ont été des dirigeants du Pasok ou du PSOE.

Inrocks : Qu’entendez-vous par « tournant réaliste » de Syriza ?

Il y a une chose qui me frappe quand on écoute attentivement les discours et les passages TV de Tsipras et Iglesias, c’est que tous les deux souhaitent gouverner au plus vite afin de changer les choses concrètement. A l’inverse de l’extrême gauche préoccupée par des questions d’idéologie, ils sont pragmatiques, ils essayent de comprendre les tensions qui traversent la société, et ne plaquent pas des idées préconçues sur une réalité en total décalage. Tsipras s’entoure d’ailleurs de chercheurs en sciences sociales, et Iglesias est lui-même un politologue. Dans les deux cas, ils ont le souci de vouloir réformer la société sans plus attendre. Ils ne veulent pas perdre de temps dans des querelles idéologiques de premier ou de second ordre. C’est une posture que les peuples comprennent.

Inrocks : Comment Syriza va-t-elle pouvoir tenir ses engagements économiques et sociaux, tout en devant gérer la dette de la Grèce ?

Syriza va tenter d’obtenir l’annulation d’une partie substantielle de la dette – de toute façon il faudrait une croissance de 3,5 % pendant 5 ans pour que la Grèce puisse faire face à ses échéances de remboursement ce qui est totalement irréaliste. Il faut donc la renégocier, et payer le reste selon un mémorandum révisé. Le dernier pilier de son programme vise à relancer la croissance en ayant la possibilité de faire quelques entorses au pacte de stabilité européen : il faudra que l’État fasse des dépenses et investisse pour relancer la consommation.

La politique économique est emprunte de pragmatisme et d’adaptation en souplesse à une conjoncture politique fluctuante. Il est frappant de constater que Yanis Varoufakis, le nouveau ministre des finances, parle de « solutions négociées » avec la Troïka où il n’y aurait que des « vainqueurs » (win-win scenario). La nationalisation des banques, projet trop controversé à l’échelle européenne, a été abandonné et il n’est plus question de défaut de paiement de la dette.

L’alliance avec ANEL – un parti souverainiste et conservateur – est du même acabit. Après avoir essuyé le refus du  KKE, Tsipras, fort adroitement et logiquement, s’est tourné vers le parti le plus favorable à une remise en cause des politiques d’austérité imposées par la Troïka, car le peuple grec a donné un mandat principal à Syriza : mettre fin au plus vite à l’austérité.

Avec Tsipras, nous ne sommes pas dans les grands discours et l’idéologie, mais dans l’action concrète ; une forme de guerre de position dans le sens gramscien. Si ce n’est pas du réformisme radical et de la social-démocratie, qu’est-ce alors ?

En face d’eux ils vont avoir des adversaires déterminés : Merkel, Junker, Moscovici … Il va y avoir un bras de fer. On rapporte que Merkel s’accommoderait d’un départ de la Grèce de l’eurozone. Il n’est pas évident qu’elle y ait intérêt. Tsipras va jouer sa crédibilité politique prochainement sur les négociations portant sur la dette.

Inrocks : Comment voyez-vous les semaines à venir pour le nouveau gouvernement dirigé par Syriza ?

Pour les néolibéraux invétérés qui peuplent les institutions européennes ou qui sont à la tête des gouvernements européens, Tsipras reste un diable gauchiste. Les réformes et les compromis qui seront proposés seront toujours présentés comme des demandes excessives. On peut s’attendre à ce qu’il y ait deux types de réaction : celle des peuples, grec et européen, qui pourront afficher leur soutien à l’action de Tsipras ; et celle de la vieille social-démocratie, en particulier du PS français. Des membres de l’aile gauche du PS sont sincèrement satisfaits de la victoire de Syriza.

Je ne crois pas en « l’hypothèse Syriza » en France, qui consisterait en un effondrement rapide du PS et à son remplacement par le Front de gauche, comme cela s’est déroulé en Grèce. Peut-être cela surviendra-t-il un jour, mais je ne crois pas que les conditions soient réunies aujourd’hui : les politiques d’austérité n’ont pas des effets aussi violents en France qu’en Grèce sur les classes moyennes. Il y a donc de grandes chances pour que le PS continue de dominer la gauche à moyen terme.

Ce qui pourrait faire la différence, c’est un rassemblement unitaire de la gauche française, rassemblant le Front de gauche et des morceaux significatifs du PS. Cela pourrait amener une partie de l’électorat socialiste à voter Front de gauche plutôt que pour le PS, surtout dans les circonscriptions où le PS présente des candidats qui ont soutenu les plus antisociales des politiques du gouvernement.

Publication originale : http://www.lesinrocks.com/2015/01/27/actualite/philippe-marliere-syriza-incarne-une-nouvelle-social-democratie-11550525/

 Twitter : @PhMarliere

 

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