Le pape François, la divine surprise

L’année 2014 fut déprimante pour celles et ceux qui rêvent d’un monde plus juste et plus fraternel. En Europe, la gauche de transformation sociale se porte mal en général et ne semble pas bénéficier de la débâcle historique des partis dits “sociaux-démocrates”.Pourtant, dans le contexte de politiques d’austérité brutales orchestrées par la troïka, la gauche grecque et espagnole relève la tête. Avec Syriza et Podemos, on assiste à la renaissance de la social-démocratie, une force qui s’était éteinte depuis une trentaine d’années.

L’année 2014 fut déprimante pour celles et ceux qui rêvent d’un monde plus juste et plus fraternel. En Europe, la gauche de transformation sociale se porte mal en général et ne semble pas bénéficier de la débâcle historique des partis dits “sociaux-démocrates”.

Pourtant, dans le contexte de politiques d’austérité brutales orchestrées par la troïka, la gauche grecque et espagnole relève la tête. Avec Syriza et Podemos, on assiste à la renaissance de la social-démocratie, une force qui s’était éteinte depuis une trentaine d’années. Son nom était depuis abusivement utilisé par des partis qui, une fois au pouvoir, mènent des politiques néolibérales et sécuritaires. C’est le cas du Parti socialiste en France.

Le succès de Syriza et de Podemos s’explique par le fait qu’ils ne se réfugient pas dans l’entre-soi d’une radicalité rhétorique, mais s’adressent à toutes les composantes de la gauche : ses forces radicales et modérées. Cette social-démocratie nouvelle est crédible car elle est, dans la pratique, populaire, sociale et démocratique. Espérons que l’année 2015 consacre le retour au pouvoir de ce courant de gauche populaire. Les victoires grecque et espagnole créeraient cet appel d’air dont l’Europe a urgemment besoin.

Un bon chrétien

Toutes choses égales par ailleurs, le promoteur le plus effectif d’un message de justice sociale en 2014 n’a pas été un homme de gauche. En tout cas, il est peu probable qu’il se considère comme tel. C’est le chef de l’Église catholique romaine, le pape François. Quelle évolution remarquable pour cet Argentin qui ne résista guère sous la dictature militaire. Le souverain pontife semble vouloir rattraper le temps perdu. En tout cas, il prend à contrepied ceux qui avaient interprété la dernière élection papale comme un coup de force des éléments conservateurs au Vatican.

 

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Un mineur offre son casque au pape François, Sardaigne, septembre 2013.


Depuis son élection en mars 2013, le pape François a dénoncé vertement la “tyrannie des marchés” devant des ouvriers, des paysans et des représentants de mouvements sociaux sur divers continents ; il s’est opposé au système d’accumulation capitaliste et au “culte de l’argent” ; il a condamné les inégalités comme étant la “racine du mal social” ; il s’est emporté contre la montée des sentiments islamophobes en Europe et a critiqué la propension des États occidentaux à régler leurs différends géopolitiques par le biais de croisades guerrières. Il a déclaré que la déforestation, la privatisation de l’eau et des terres portent atteinte aux droits des peuples ; que le changement climatique et la perte de la biodiversité mettent en péril l’humanité. Le pape s’est également prononcé pour l’assouplissement du dogme par rapport à la sexualité et à la contraception.

Entre les 27 et 29 octobre, le pape François a réuni au Vatican les mouvements de pauvres et d’exclus dans le monde, dans le cadre d’une Rencontre mondiale des mouvements populaires ; un événement passé sous silence par les médias français.

Existe-t-il un chef de gouvernement soi-disant “social-démocrate” qui ait tenu le même discours que ce pape, hier encore présenté par certains comme “réactionnaire” ? En quoi ce discours est-il incompatible avec celui de la nouvelle social-démocratie incarnée par Syriza et Podemos ?

Récemment, le pape François s’est exclamé que les communistes étaient des chrétiens qui s’ignorent et qu’ils avaient “dérobé” aux chrétiens le message des Évangiles. Amen ! Voici un pape gramscien qui comprend parfaitement le cheminement des croyances et des représentations populaires, et leur importance dans la vie du peuple. Bref, si les matéralistes sont des chrétiens qui s’ignorent (ou pas), ce pape a dû recevoir quelques rudiments d’éducation marxiste. En effet, de Marx à Gramsci, on ne trouve nulle condamnation des croyants. Les marxistes savent que la foi religieuse en milieu populaire est souvent l’arme de défense des opprimés.

À l’occasion de la Rencontre mondiale des mouvements populaires au Vatican, le pape a déclaré : “Certains, quand je demande pour les pauvres de la terre, un toit et un travail, disent que le pape est communiste ! Ils ne comprennent pas que la solidarité avec les pauvres est la base même des Évangiles”. Avant d’être camarades, aurait pu ajouter le pape François, nous sommes des frères et des soeurs. Dans la Toscane communiste, on a d’ailleurs coutume d’appeler une personne juste et honnête, “un buon cristiano”.

En 2012, les Français ont élu un roitelet “socialiste” qui, depuis, vit claquemuré dans son palais de l’Élysée, à partir duquel il pilote des politiques antisociales. Le pape François rejette la pompe, a critiqué la “bureaucratie vaticane” et, ce faisant, s’est mis à dos la Curie romaine. Il y a quelques mois, dans un échange avec le dirigeant d’un mouvement social en Amérique latine, le pape a confié qu’il ne mange qu’à la cantine du Vatican. Notant la surprise de son interlocuteur, il ajouté, auto-ironique, que c’était le seul endroit où il pouvait manger sans crainte d’être empoisonné.

Pour l’année 2015, je fais le voeu de la victoire de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne. Après cette victoire, conscients qu’en chaque chrétien il y a peut-être un socialiste qui s’ignore, Alexis Tsipras et Pablo Iglesias, pourraient décider de rencontrer le pape. Les plus gramsciens des dirigeants de la gauche européenne lui feraient cette annonce solennelle : “Nous allons mettre en oeuvre des politiques de justice sociale dont nos peuples ont besoin et promouvoir la fraternité entre les nations”. Ce serait la traduction séculière et contemporaine de la lettre des Évangiles.

Twitter : @PhMarliere

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