Le mythe Jaurès à Carmaux

« Le propre du mythe est d'effacer les discontinuités, les ruptures, pour mettre en avant un discours homogène, sans faille, s'appuyant sur une chronologie dans laquelle chaque étape peut être considérée comme l'aboutissement logique de la précédente et l'annonce de la suivante. » Gérard Noiriel

« Le propre du mythe est d'effacer les discontinuités, les ruptures, pour mettre en avant un discours homogène, sans faille, s'appuyant sur une chronologie dans laquelle chaque étape peut être considérée comme l'aboutissement logique de la précédente et l'annonce de la suivante. » Gérard Noiriel [1]

 

Chez les socialistes carmausins, les récits de la vie de Jean Jaurès empruntent nombre des éléments du mythe que recense Gérard Noiriel. C'est à ce titre qu'il est possible de parler de « mythologie militante » à propos du député de Carmaux. Les travaux souvent hagiographiques de militants ou d'historiens amateurs, les publications locales ou nationales mettent en effet l'accent sur la trajectoire politique exemplaire de Jean Jaurès.

Lors d’entretiens que j’ai conduits à Carmaux, l'ancienne circonscription de Jaurès, avec des militants socialistes dans les années 90 [2], j’ai pu repérer une tendance à « sur-humaniser » le leader de la SFIO, en le dotant de pouvoirs divins ou à tout le moins extraordinaires. C'est à la mémoire fantastique, surréelle de Jaurès que cet article est consacré.

Il s'agit de repérer et de comprendre, à travers les représentations de Jean Jaurès, le sens de cette mémoire paradoxale. Comment en effet des militants, pour la plupart athées ou non-pratiquants, peuvent-ils souscrire à une représentation quasiment religieuse de la personne et de l’œuvre de Jaurès ?

 Les cadres d'une sanctification politique

 Les militants carmausins rapportent des anecdotes sur la vie de Jean Jaurès parmi les mineurs de Carmaux. Ces récits, qu’ils tiennent de leurs parents, sont souvent de nature légendaire. Transmis de génération en génération, ces histoires sont nourries par les représentations extraordinaires du député socialiste tel qu'on les observe au cœur de la mémoire historique du PS. Carmaux semble bercée par une forme d'« oralité pieuse » qui met en scène les actions et les discours d'un homme décédé il y a cent ans. Jean-Pierre I., l'un des « intellectuels » de la section PS de Carmaux, grand amateur d'ouvrages historiques, tente d'expliquer ce phénomène :

« A Carmaux, il s'est gardé ce culte de Jaurès (...). Je ne pense pas qu'il y ait une maison de militant socialiste de Carmaux qui n'ait pas un portrait ou un buste de Jaurès. »

Jean-Pierre I., président du district intercommunal, adhésion en 1973, section de Carmaux.

Jaurès fait partie intégrante du patrimoine carmausin. Bien qu'ayant mené une longue carrière politique et de journaliste à Paris, les socialistes carmausins veillent jalousement à ce que l'origine carmausine de Jaurès ne soit pas contestée :

« Je pense que les gens à Carmaux considèrent Jaurès un peu comme leur propriété (...). Si vous leur disiez que Jaurès n'a rien à voir avec Carmaux, je pense qu'ils se rebifferaient. »

Jean Bo., dessinateur à la mine, adhésion en 1979, section de Blaye-les-Mines.

Les cadres de la mémoire jaurésienne sont pourtant difficiles à identifier. La commémoration annuelle du 31 juillet auprès de la statue de Jaurès à Carmaux propose une faible réactivation de la mémoire historique du leader défunt. La connaissance de Jaurès ne peut venir que de sources personnelles : les récits familiaux ou les lectures. Il est fréquent que des militants socialistes aient chez eux des ouvrages consacrés à Jean Jaurès. Il est plus rare qu'ils les aient tous lus. Pierre-Guy le reconnaît franchement :

« Je vous dirai, de Jaurès, je n'ai pas lu grand chose, faut être honnête, hein !... Mais je suis en train de revoir certaines choses (...). C'est à force d'entendre parler les gens, d'entendre des citations, d'entendre certaines choses, j'ai voulu connaître ce qu'était l'homme. Bon ben, je suis en train de le faire. Il vaut mieux tard que jamais vous me direz (rire). »

Pierre-Guy, Ingénieur en recherche agronomique, adhésion en 1990, section de Blaye-les-Mines.

Pierre-Guy s'est mis à « étudier » Jaurès, quasiment scolairement, parce qu'on en parle beaucoup à Carmaux. C’est aussi pour dépasser les clichés entendus ici et là sur le leader socialiste (« (...) à force d'entendre (...) certaines choses »). Il veut s'informer sérieusement à propos d’un personnage historique qu’il ne connaît guère. Ainsi, au-delà de ce travail conscient sur le personnage historique auquel se livrent quelques militants, la majorité des socialistes carmausins reprend les stéréotypes qui tendent à « sur-humaniser » Jean Jaurès.

JauresACarmaux.jpg

Statue de Jean Jaurès à Carmaux

« Jaurès, c'est notre bon Dieu »

 Jean Jaurès apparaît dans plupart des entretiens sous les traits de l'homme qui incarne l'idéal de justice sociale. Les termes « pureté », « désintérêt », « générosité » et « amitié » reviennent le plus fréquemment :

« Il me semble que des gens comme Jaurès, c'étaient des purs à l'époque : un pur socialiste. Il ne suivait pas ses intérêts personnels. »

Nicole, sans profession, adhésion en 1989, section de Carmaux.

De nombreux militants ont un parent, proche ou éloigné, qui a connu Jaurès, « l'a suivi » à l'occasion de campagnes électorales ou l'a entendu discourir. Les anecdotes qui commencent presque tous par : « Je peux vous dire que ma grand-mère/mon grand-père a connu Jaurès » sont courantes. Les militants se souviennent aussi de carmausins aujourd'hui disparus qui ont été liés, directement ou indirectement, à Jean Jaurès : 

« J'ai connu, moi, le secrétaire de la mairie de Carmaux (...). Il avait apporté les cendres de Jaurès au Panthéon [3] (...). Il était très jeune (...). Ça l'avait profondément marqué. Il avait quinze ans. Des fois, il nous racontait. »

Michèle, institutrice à la retraite, adhésion en 1962, section de Carmaux.

Jacques G. évoque le sentiment de « vénération » que les carmausins éprouvent à l’égard de Jaurès ; un sentiment qui, selon lui, se transmet de génération en génération : 

« On aime Jaurès parce que c'est Jaurès. Ça se passe de génération en génération. Cette affection, cette vénération qu'on a pour Jaurès, ça passe, et dans toutes les couches [sociales], dans tous les milieux (...). On accepte que d'autres [en dehors du PS] essayent de se l'accaparer... Oh, on l'accepte, oui, parce qu'on préfère qu'on l'estime plutôt qu'on nous le chicane. Mais on le vénère, nous. »

Jacques G., instituteur à la retraite, ancien maire de Carmaux (1977-95), adhésion en 1959, section de Carmaux.

 La distinction entre « eux » (les non socialistes) et « nous » est claire. Par « opportunisme » politique, d'autres partis se réclament parfois de Jaurès (le PCF, mais aussi la droite). Mais au PS, nous assure Jacques G., l'amour de Jaurès est éternel, sans faille : c’est une sorte d'« amour filial » (Jacques G. me glisse, ému, au cours de notre conversation : « J'aime Jean Jaurès »).  Empruntant au registre du religieux, les socialistes carmausins disent le vénérer. Les propos lyriques de Jacques G. sont du registre de la célébration religieuse. Jacques G. conclut que la vénération que les carmausins vouent à Jaurès est intuitu personae : « On aime Jaurès parce que c'est Jaurès » :

« A Carmaux, on aime Jaurès parce que c'est lui (...). Bien sûr que le socialisme y est pour quelque chose. Mais maintenant, on a presque dépassé cet aspect politique. On aime Jaurès parce que c'est Jaurès. »

Jacques G., un ancien instituteur de l'Ecole laïque, dépeint un « Jaurès-christique » venu parmi les carmausins pour les écouter, leur tendre la main et partager leurs souffrances au quotidien : 

« Vous savez quand les gens sont malheureux, quelle que soit la raison de leur malheur (...). Quand on est dans le malheur, on a besoin de quelqu'un qui vous écoute et vous tende la main. Et Jaurès, d'entrée de jeu, a su écouter ces gens-là. Il a su les écouter, leur tendre la main et les aimer (...). C'est ça qui a fait cette espèce de lien étroit et toujours vrai entre Jaurès et les mineurs. C'est ce besoin d'aide, ce besoin d'intérêt, cette affection, cette passion, cette écoute que Jaurès a su apporter (...). Et puis cette volonté de faire avancer les problèmes qu'on lui portait, parce qu'il les sentait, parce qu'il en mesurait l'étonnante réalité, le besoin de les faire avancer. »

Jacques finit par le reconnaître : Jaurès était un homme « extraordinaire », « exceptionnel », avec une « destinée exceptionnelle ». Pour mériter du personnage, il convient de se montrer moralement et politiquement « irréprochable », « à la hauteur », non simplement en paroles mais aussi en actes :

« Moi, je vois, on parle de Jaurès, on parle de Jaurès... Mais qui c'est qui est digne de Jaurès ? Est-ce qu'ils sont tous sincères, ces mecs-là ? »

Maxime, mineur retraité, adhésion en 1953, section de Blaye-les-Mines.

Jaurès est dans les têtes et dans les cœurs des militants carmausins. On en parle en des termes qui renvoient à la liturgie des Saints. Louinou et son épouse, pourtant deux « bouffeurs de curés », divinisent le député de Carmaux au détour d'un propos anticatholique. Paradoxalement, ils refusent d’accorder à l'Eglise et à la religion catholique la sainteté qu'ils réservent à Jaurès :

« La messe, nous, c'est Jaurès. C'est notre bon dieu. »

Mme R. (épouse de Louinou).

Pour Louinou et son épouse, Jaurès fait partie de leur vie quotidienne. Il est symboliquement associé à leur mariage : 

« On s'est marié le jour de l'anniversaire de Jaurès ! Ça fait soixante six ans qu'on est ensemble ! »

Louinou, mineur retraité, adhésion en 1933, section de Carmaux.

Louinou connaît un des chants populaires qui ont été écrits à la mémoire du leader assassiné et qui furent longtemps chantés par les socialistes. La tradition semble être en voie de disparition. Louinou souhaite me chanter une de ces chansons, en dépit des protestations de son épouse qui estime « qu'il chante faux ». Il me tend un feuillet dactylographié d’une chanson intitulée : « Chanson de Jaurès » et se met à chanter :

Des années se sont écoulées

Depuis le soir du crime odieux

Coup cruel de la destinée

Suivi de tant de jours affreux

Aujourd’hui ta pure mémoire

Qui plane toujours parmi nous

Resplendit de toute sa gloire

Au martyr, au geste d’un fou

Combattons tous sans lasser

La guerre qu’il faut déshonorer

(refrain)

Jaurès, toi qui dans tes discours

et dans tes livres

Pour l’ouvrier demanda le

droit de vivre

Jaurès soit pour nous le flambeau

qui éclaire

Et jette vers les temps nouveaux

ta lumière

Toi qui fut vibrant et sincère

Toujours et toujours humain

Guide-nous ainsi que naguère

Combien est rude notre chemin

Apprends que mieux vaut en somme

Savoir aimer que haïr

Répétons le à tous ...

(il arrête soudainement de chanter)

Le mythe s’estompe

On retrouve le phénomène de « sur-humanisation » ou de « sanctification laïque » de Jean Jaurès dans la mémoire vive militante. Il faut toutefois noter que la déification de Jaurès est essentiellement un fait générationnel. Ce sont les générations de militants entrées au PS dans les années 30, 40 et 50 qui représentent le leader socialiste de cette manière. La mythologie jaurésienne s’estompe parmi par les générations entrées dans les années 70, 80, 90.

Les propos quasi-religieux des anciens sont remplacés par un discours plus distancié, analytique, critique. Certains parlent même de « folklore » à propos du Jaurès tel qu'il est représenté par les anciens. On peut estimer que Jean Jaurès, comme cadre de la mémoire carmausine, subit une évolution importante à partir des générations d’adhérents les plus récentes. On peut en ce sens noter la « laïcisation » de la représentation de Jaurès chez les militants les plus jeunes.

Cette « laïcisation » laisse entrevoir un rapport au personnage historique moins passionnel et moins partisan, davantage tourné vers une compréhension plus concrète et critique de sa pensée et de son action politique. Cela peut s'expliquer par l'espacement temporel entre la mort du député de Carmaux (1914) et ces générations militantes.

Pour les plus anciens, Jaurès est une figure relativement concrète : des parents l'ont personnellement connu. Sa mort a marqué certains vieux militants car leurs parents leur ont raconté l'événement, ce qui explique la nature très passionnelle de leur rapport au leader socialiste. Les plus jeunes entretiennent un rapport beaucoup plus serein et moins personnel au leader socialiste. Jean Jaurès, comme cadre de la mémoire locale, est ainsi clairement soumis aux aléas de la reconstruction du passé à partir de préoccupations, d'intérêts et de perceptions des militants dans le temps présent.

Notes

[1] Gérard Noiriel, Les Ouvriers dans la société française. XIXè-XXè siècle, Paris, Seuil, 1986, p. 154.

[2] Philippe Marlière, La Mémoire socialiste. Sociologie du souvenir politique en milieu partisan, Paris, L’Harmattan, 2007.

[3] En 1924, le gouvernement du Cartel des Gauches décide le transfert des cendres de Jean Jaurès au Panthéon à Paris. Cet acte coïncide avec l'élévation de Jaurès au rang des « grands hommes et héros de la patrie ». Une délégation de mineurs carmausins est chargée d'amener le char funèbre supportant le cercueil de Jaurès à Paris.

Twitter : @PhMarliere

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.