Procès d’Alex – 7 octobre à Lyon

Seule personne arrêtée d’un groupe d’une quarantaine de militants contre l’agression publicitaire, il est accusé d’avoir collé sur les murs de la Métropole de Lyon des affiches avec un mélange de farine et d’eau. Cette « détérioration de bâtiment public » pourrait lui coûter, d’après ce qui est inscrit sur sa convocation, jusqu’à 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende ! On croit rêver !

Alex sera donc jugé le 7 octobre au Tribunal de Grande Instance de Lyon. Seule personne arrêtée d’un groupe d’une quarantaine de militants contre l’agression publicitaire, il est accusé d’avoir collé sur les murs de la Métropole de Lyon des affiches avec un mélange de farine et d’eau. Cette « détérioration de bâtiment public » pourrait lui coûter, d’après ce qui est inscrit sur sa convocation, jusqu’à 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende ! On croit rêver !

Alex ne nie nullement avoir participé à une action de désobéissance civile non-violente d'Alternatiba-ANV Rhône, en relation avec le collectif « Plein la vue » qui lutte localement contre l’envahissement de la publicité dans nos villes et dans nos vies. Il assume pleinement un acte de résistance qui vise à attirer l’attention des pouvoirs publics et des citoyens sur la transformation de notre environnement urbain en gigantesque vitrine publicitaire au service des marchands d’illusion. Il ne veut pas que nos bâtiments soient recouverts d’immenses bâches qui proposent une vision idéalisée de la nature et des humains quand, dans le même temps, nous ne parvenons pas à arrêter la dégradation de la première et les atteintes aux droits fondamentaux des seconds. Il sait, comme beaucoup de scientifiques et de personnes de bon sens, que la multiplication des panneaux lumineux dans nos rues est là pour nous « scotcher » aux écrans et stimuler à l’envi nos pulsions consommatoires. Il a appris que les plus vulnérables à ces stimulations sont nos enfants qui, aujourd’hui, ne distinguent plus ce qui relève des valeurs fondatrices de notre société – la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité – des injonctions publicitaires : le bien-être individuel, la « gagne » et l’aliénation aux marques. Il a compris aussi à quel point cet affichage est indécent pour ceux et celles que nous assignons à la mendicité ou laissons survivre au-dessous du seuil de pauvreté. Il s’est donc engagé pour lutter contre la colonisation de notre quotidien : parce que nous avons le droit fondamental de ne pas être interpellés par 2000 messages publicitaires en une journée… parce que nous avons le droit de ne pas être distraits par l’exaltation de l’éphémère… parce que nous avons le droit de pouvoir penser, réfléchir, imaginer, rêver, sans que subir le rapt permanent de ce bien infiniment précieux qu’est notre attention.

D’autant plus qu’Alex sait que 92% des habitants de la Métropole de Lyon affirment qu’il y a trop ou beaucoup trop de publicité dans nos villes. Il est solidaire des 96% de commerçants et d’artisans de proximité qui n’ont jamais fait de publicité et préfèrent soigner l’accueil de leurs clients et la qualité de leurs produits plutôt que d’encombrer l’espace public de slogans simplificateurs, souvent sexistes, toujours démagogiques. Il n’a que faire des intérêts financiers des 0,0002% de nos entreprises qui sont à l’origine de 80% des publicités qui nous entourent. Il refuse, comme moi, comme beaucoup de nos concitoyens, que chacune et chacun d’entre nous soit réduit à un cerveau à stimuler et à une machine à consommer.

Aussi Alex a-t-il participé délibérément et librement à cette action non-violente avec ses camarades. Alex lutte pour que, justement, les humains parviennent à résister à toutes les pressions et à toutes les formes d’emprise, pour que les humains puissent agir délibérément et librement. Il l’a fait en étant fidèle à la philosophie des Lumières dont s’inspire notre République, aux Lumières que Kant résumait dans la formule « Ose penser par toi-même » et à Condorcet qui formulait ce qui reste, pour nous tous aujourd’hui, le véritable enjeu : « Ne plus dépendre ».

« Ne plus dépendre » de ceux et celles qui ne cherchent qu’à gouverner notre corps primaire pour augmenter leurs profits. « Ne plus dépendre » des images frelatées du bonheur qui ne visent qu’à nous assujettir à la possession compulsive et à nous faire confondre « avoir » avec « être ». « Ne plus dépendre » des publicitaires qui transforment nos villes en un gigantesque Monopoly où les réclames nous renvoient en permanence d’une injonction à une autre, alors que nous aurions tant besoin, au contraire, de redevenir attentifs à ceux et celles que nous croisons et à prendre soin ensemble de notre cadre de vie commun.

Avec ses camarades, Alex n’a fait que mélanger de la farine et de l’eau pour placarder les signes de leur révolte. Quand, toute la journée, les annonceurs en tous genres utilisent des produits corrosifs et dangereux, quand les mêmes gaspillent de l’énergie pour faire fonctionner des panneaux numériques, Alex va-t-il payer pour ceux qui ont simplement mélangé de la farine et de l’eau dans un acte profondément citoyen ? Alors que les habitants de la Métropole lyonnaise, en février 2019, se sont exprimés, lors d’une consultation dont le sérieux a été unanimement salué, pour moins de publicité, Alex va-t-il être condamné au nom de l’intérêt des publicitaires ?

On voudrait que la justice, sur ce dossier comme sur beaucoup d’autres, décide plutôt au regard de ce qui constitue le bien commun, notre bien commun. Car que voulons-nous pour nos enfants ? Qu’ils s’épuisent à consommer frénétiquement ce que notre planète a d’épuisable… ou bien qu’ils trouvent leur plaisir et construisent leur bonheur en partageant ce qui est inépuisable : la culture, l’échange et la convivialité ? Car, n’en doutons pas : Alex croit – et je crois avec lui – que nous sommes bien à la croisée des chemins et qu’il est temps de réveiller. Gageons que le procès du 7 octobre nous y aidera.

 

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