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Billet de blog 25 janv. 2022

Pour la République et la démocratie, le danger n’est sans doute pas le « wokisme »… mais l’essentialisme

On ne peut, en aucun cas, se prétendre authentiquement humaniste et progressiste quand on réduit un sujet à ses origines, son âge, son sexe ou son genre, son orientation sexuelle ou quoi que ce soit d’autre. Car, l’essentialisme a une histoire que nous connaissons bien...

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Ainsi le « wokisme » aurait-il gangrené notre société au point que des groupes d’individus revendiquant leur race, leur genre ou leur appartenance communautaire tenteraient, sous couvert de « progressisme », de nous tyranniser. Des minorités diverses, prenant prétexte de leur oppression passée, s’érigeraient aujourd’hui en oppresseurs, exigeant qu’on se plie à leurs caprices et qu’on renie ainsi toute notre histoire et notre culture. Notre République et ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité seraient menacées. L’unité de la société et la possibilité même du débat démocratique en seraient gravement compromises.

Soyons clairs : l’existence de réseaux « woke » organisés est assez peu documentée et, que ce soit dans la presse ou dans les colloques qui lui sont consacrés, le « wokisme » fait l’objet de plus d’effets de tribunes que d’enquêtes solides. Force est pourtant de constater que l’accusation porte. Au point que l’écho qu’elle rencontre, au plus haut sommet de l’État comme dans les débats universitaires, dans les talk-shows les plus démagogiques comme dans les programmes politiques les plus populistes, représente en soi un phénomène de société qu’on ne peut ignorer. Or, une telle déferlante ne serait guère possible si elle ne s’articulait pas, d’une manière ou d’une autre, à des réalités sociales qui dépassent la sphère d’influence de quelques agitateurs marginaux.

Le « wokisme » en phase avec la montée de toutes les formes de revendications identitaires

Faisons donc l’hypothèse que l’écho rencontré par le « wokisme » dans l’opinion est lié à une expérience assez largement partagée par nos contemporains : la montée en charge de postures individuelles ou collectives de plus en plus identitaires dont chacun voit les effets au quotidien, dans son entreprise ou son institution, dans l’ensemble de ses relations sociales et, souvent même, au sein de sa propre famille. Un peu partout, en effet, les tensions dégénèrent vite, aujourd’hui, en affrontements : qu’il s’agisse du véganisme ou de l’écriture inclusive, du vaccin contre la COVID ou de l’emploi du pronom « iel », les passions s’exaspèrent parfois jusqu’au point de rupture. Les débats, jadis structurés par les familles politiques traditionnelles, se démultiplient aujourd’hui en une infinité d’oppositions sur des « sujets de société » qui clivent profondément la plupart des collectifs. Et ces oppositions sont d’autant plus vives qu’elles ne renvoient pas à de lointains idéaux dont ou pourrait débattre sereinement mais à des questions qui touchent directement la vie de chacun. Nous ne sommes donc plus dans le registre de convictions idéologiques sur des arguments raisonnables mais bien dans celui d’ancrages identitaires qui, s’ils sont mis en cause, font s’écrouler le monde de celles et ceux qui s’y sont enfermés…

La tentation est grande alors de voir dans le « wokisme » un coupable idéal : il permet même à certains de « faire d’une pierre deux coups » : s’exonérer de la moindre responsabilité dans la montée des crispations identitaires et y participer en toute bonne conscience. Considéré comme seul responsable de nos enkystements et de nos intolérances, le complot « woke » confère une identité à bon compte à celles et ceux qui le combattent… et leur permet de faire ainsi, à leur tour, ce que, précisément, ils lui reprochent : exclure les « excluants ». Les anathèmes succèdent ainsi aux excommunications en une surenchère intellectuellement vaine mais prometteuse de belles audiences médiatiques.

Il faut donc tenter de surmonter cette querelle des intolérances pour comprendre ce qui se passe, en réalité, sous nos yeux et tenter de clarifier les véritables enjeux.

Il est possible, d’abord, que la crise sanitaire ait joué un rôle d’amplification dans la montée des réactions identitaires : déstabilisés et fragilisés sur le plan affectif par une pandémie que nul n’avait imaginé devoir vivre, touchés au vif par l’angoisse de la maladie et de la mort, avec son cortège d’images inquiétantes et de peurs archaïques, peut-être tentons-nous de nous « stabiliser » en nous identifiant à des « certitudes » définitives. L’hypothèse n’est pas absurde ; elle s’articule même sur des approches psychologiques classiques, comme celle d’Henri Wallon, qui montrent que nous ne pouvons pas assumer simultanément un déséquilibre affectif et un investissement cognitif : ce dernier requiert toujours, en effet, une forme de déstabilisation intellectuelle qui remet en question nos représentations et conceptions anciennes pour nous permettre d’accéder à des configurations intellectuelles nouvelles. Or, on ne peut ajouter un déséquilibre à un autre. C’est la raison pour laquelle, en situation de déséquilibre psychique, on serait tenté de se replier sur des affirmations, des slogans ou des théories du complot qui, en nous conférant une identité stabilisée, restaureraient, pour une part au moins, notre intégrité psychique.

Mais, une telle explication ne peut suffire : elle néglige des facteurs sociaux déterminants. Ne doit-on pas voir, en effet, dans les postures identitaires actuelles, une réaction de nos contemporains, et, particulièrement, des jeunes générations, face à une société en panne de projet collectif, qui a renoncé à prendre soin d’eux mais exige, avec une arrogance toute présidentielle, qu’ils se fassent « entrepreneurs d’eux-mêmes » ? Quand on est soumis à une telle injonction et qu’en même temps on se voit privé du moindre pouvoir d’agir, figé dans ses origines, enfermé dans son milieu social ou son territoire et condamné à reproduire les stéréotypes que la publicité et les médias imposent, la tentation est grande de se réfugier dans une « identité », idéologique ou clanique, pour se sentir exister.

D’autant plus que nous assistons, dans tous les domaines, au triomphe de l’essentialisation : essentialisation technocratique qui réduit le migrant à son statut d’émigré, transforme l’usager des services publics en consommateur et fait du citoyen un simple « administré ». Essentialisation juridique qui réduit le délinquant à ses comportements déviants ou le policier à ses fonctions de surveillance et de maintien de l’ordre. Essentialisation communautariste qui réduit l’adolescent des cités à l’origine de sa famille, la femme voilée à son voile, le demandeur d’emploi à son prénom. Essentialisation psychologique qui réduit le malade à ses symptômes, le sujet en difficulté à ses troubles et la personne handicapée à son handicap. Essentialisation scolaire qui réduit l’élève à ses notes et son intelligence à un stade de son développement… Essentialisation galopante dans tous les domaines, en réalité, qui réduit les êtres humains à ce que l’on en voit, ce que l’on en sait ou ce que l’on croit en savoir, aux étiquettes de toutes sortes qu’on peut coller sur eux. Processus terrible qui les l’enferme dans leur passé quand il faudrait, tout au contraire, leur permettre de le dépasser.

La crispation identitaire : une tradition de l’extrême droite reprise par « la société de contrôle »

Or, il serait injuste de considérer que « wokisme » – tel que le revendiquent, en France, certains militants – a été le cheval de Troie de cette essentialisation. En nous demandant de « rester éveillés » face aux humiliations et aux discriminations de toutes sortes, il peut être porteur, en effet, d’un universalisme exigeant, qui « ne se paye pas de mots » mais, loin de l’illusion de l’« égalité des chances », milite au quotidien pour l’égalité effective de l’accès aux droits fondamentaux. En nous alertant sur la souffrance vécue par les opprimés, il nous permet de prendre en compte leur expérience et d’élargir notre humanité au-delà de nos complicités claniques. En nous invitant à comprendre et à déconstruire les rapports de domination, il nous aide à dépasser la vision trop répandue d’une émancipation fondée sur la possibilité donnée à quelques dominés de devenir, à leur tour, des dominants. À ce titre, il y a dans le « wokisme » quelque chose de profondément progressiste, au sens le plus fort de ce terme : qui nous fait progresser en humanité, agrandir le cercle des « humains de plein droit ».

En revanche, qu’on se revendique ou non du « wokisme », on ne peut, en aucun cas, se prétendre authentiquement humaniste et progressiste quand on réduit un sujet à ses origines, son âge, son sexe ou son genre, son orientation sexuelle ou quoi que ce soit d’autre. On ne peut, d’aucune manière, se dire humaniste quand on enferme ses semblables dans une identité indépassable ou quand on les assimile totalement à leur communauté d’appartenance. Car, l’essentialisme a une histoire que nous connaissons bien : il renvoie à la tradition de l’extrême droite qui, en France et dans le monde, a toujours vanté les vertus de l’enracinement, totémisé les « identités » et prôné le refus de l’altérité. L’essentialisme, dans sa version la plus radicale, est mû par une obsession classificatoire ; il élabore des typologies de toutes sortes qui permettent de « ranger » les individus dans des races ou dans des cases et de les assigner définitivement à résidence ; il pratique des diagnostics systématiques qui catégorisent pour mieux assujettir et organisent, dès l’enfance, la concurrence systématique pour que seuls les plus adaptés survivent. Et, même quand il se veut plus respectable et cherche à euphémiser ses mots d’ordre, l’essentialisme, ne peut s’empêcher de pointer du doigt les intrus et de délégitimer systématiquement – quand il ne les ridiculise pas – tous les efforts de prévention, d’intégration et d’inclusion. L’essentialisme, en réalité, est antisocial. Il s’oppose à tous ce qui permet aux humains d’espérer « faire société ».

Parce qu’elle proclame que « les êtres humains naissent libres et égaux », la République doit donc refuser l’essentialisme qui chosifie pour classer, hiérarchiser, sélectionner et exclure. Parce qu’elle parie sur l’éducabilité de toutes et tous, notre démocratie doit considérer qu’un sujet déborde toujours les « identités » qu’il s’attribue ou qu’on lui attribue. Et c’est grâce à ce « débord » qu’on peut l’interpeller dans son humanité pour construire avec lui un avenir qui lui appartienne. « Je n’ai plus le droit de me laisser ancrer » disait Frantz Fanon. Je n’ai pas le droit non plus, pour reprendre ses termes, « d’engluer quiconque dans les déterminations de son passé ». Autant dire que l’enjeu fondamental est bien de donner à chacun, concrètement et tout au long de sa vie, la possibilité de s’arracher au donné et de le dépasser, « non pas, comme le disait Albert Jacquard, pour être meilleur que les autres, mais pour devenir meilleur que lui-même ». S’enrichir par la culture, découvrir des possibles, s’essayer à d’autres rôles sans être jamais assigné à résidence : voilà la clé. Et c’est à l’aune de cette éducation authentiquement émancipatrice qu’il nous faut juger des projets de celles et ceux qui prétendent présider à notre avenir commun.

Philippe Meirieu

Professeur honoraire en sciences de l’éducation

Dernier livre paru : Dictionnaire inattendu de pédagogie (ESF-Sciences humaines)

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