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Billet de blog 6 sept. 2020

Colbert et le colbertisme : par-delà les mythes

À l’heure du quatrième centenaire de sa naissance, Jean-Baptiste Colbert est souvent décrit comme le grand responsable d’un supposé « mal français » par excellence, l’étatisme. La vérité historique est cependant assez différente

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Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) apparaît comme l’archétype du grand commis dévoué, serviteur passionné de l’État et de son roi. Son ascension fulgurante repose sur de solides antécédents familiaux. Son père est un riche marchand drapier de Reims. Venu s’installer à Paris, il se fait banquier, achète des offices royaux (c’est-à-dire des places dans l’administration), et investit dans les finances royales.

Formé au négoce et au maniement des finances, le jeune Colbert se révèle talentueux et habile, prolongeant l’ascension sociale et politique amorcée par son père. Il fait ses premières armes comme commissaire aux guerres, puis entre en 1645 au service du secrétaire d’État à la guerre, Michel Le Tellier. Il devient bientôt l’homme de confiance du tout puissant Mazarin, sous la régence d’Anne d’Autriche, la mère du petit Louis XIV, encore trop jeune pour régner.

L’irrésistible ascension

Grâce à l’appui de Mazarin, il accumule les charges, qu’on lui attribue ou qu’il achète. La double acquisition de l’office de secrétaire du roi en 1655 et d’une baronnie en Bourgogne anoblit sa lignée. La mort de Mazarin, en 1661, lui ouvre un accès direct au sommet du pouvoir. Devenu conseiller financier du roi au moment où celui-ci a décidé de gouverner seul, il obtient, par un long travail de sape entamé depuis 1659, la disgrâce de Nicolas Fouquet, le surintendant des Finances, dont il guignait la position.

Colbert triomphe : de 1661 à 1670, il cumule de plus de plus de hautes fonctions administratives et de postes ministériels, le principal étant celui de Contrôleur général des Finances, taillé pour lui, et qui dispose de très larges compétences (finances, travaux publics, agriculture, commerce, industrie…). En dix ans, le comptable particulier du roi est devenu ministre de presque tout, puisque seules la justice, la diplomatie et l’armée de terre lui échappent !

Pareille position de force, au sein du gouvernement, s’accompagne d’une politique continue de placement d’hommes dévoués aux postes-clés de l’administration royale. Sa pratique du népotisme et du clientélisme est telle que les historiens ont pu parler d’un véritable « lobby Colbert » au sein de la monarchie. À ses filles, il assure de beaux mariages, grâce à ses relations avec les plus grandes familles de la noblesse ; à ses fils, il offre des postes au sommet de l’État, et la survivance de toutes ses fonctions.

Il place également à des fonctions importantes ses frères, son oncle, son neveu, et nombre de ses cousins. De la sorte, il s’assure des soutiens indéfectibles dans tous les secteurs de l’administration. Il a ainsi constitué, de fait, le plus puissant lobby qu’ait jamais connu la France d’Ancien Régime, battant à plate couture le clan des Le Tellier (dont est issu Louvois), devenu son concurrent auprès du roi.

Mais c’est plus pour sa politique économique que pour sa pratique du népotisme et de spéculation personnelle, que Colbert a été vilipendé.

Un secteur privé défaillant

En réalité, Colbert n'a rien inventé : il a simplement mis en œuvre les idées de son temps. Le colbertisme n'est que la variante française du mercantilisme, une politique économique fondée sur une poignée de postulats qui prétend servir la gloire du roi.

Première conviction : la richesse d'un État et sa puissance reposent sur « l'abondance d'or et d'argent ». Il faut donc trouver le moyen d'attirer les métaux précieux venus d'Amérique. Second principe : la somme des richesses disponibles est fixe, et non-extensible. Le mercantilisme n'envisage pas la croissance. Puisque le gâteau ne peut grossir, pour accroître son stock d’or et d’argent, un État doit puiser dans celui de ses voisins, en leur vendant plus qu'il ne leur achète, et plus cher : le commerce est donc une « guerre d'argent », selon le mot de Colbert. On jouera donc sur les tarifs douaniers, pour freiner les importations, et l'on encouragera la production nationale, pour exporter plus.

Ne pouvant compter sur une agriculture dont les rendements plafonnent, tout l'effort se trouve reporté sur le secteur manufacturier. Le mercantilisme dicte à l'État une active politique industrielle et commerciale. L’industrie doit en outre assurer la subsistance d'une population que la terre nourrit mal. Le filage et le tissage des étoffes, les forges et les mines aussi, qui occupent les temps morts du calendrier agricole, fourniront l'indispensable revenu complémentaire aux familles paysannes ; celles-ci pourront alors payer l'impôt, tout en alimentant l'excédent de la balance commerciale. Il faut mettre la France au travail, lutter contre la « fainéantise », pour la plus grande gloire du monarque.

Rien de bien neuf là-dedans, en vérité : de François Ier à Richelieu, on a raisonné ainsi, et l'essentiel du « colbertisme » avait été énoncé dès 1596 par Barthélemy de Laffemas. Mais Colbert est le premier à mettre en œuvre cette politique de façon aussi systématique, à cause de la situation particulièrement mauvaise de l'économie française à ce moment. Parce que les capitaux font défaut, parce que les riches préfèrent spéculer sur les emprunts du roi plutôt qu’investir dans la production, les initiatives privées restent rares en matière d'innovation manufacturière et technique : c’est bien la défaillance des entrepreneurs et des investisseurs potentiels qui rend nécessaire l'intervention supplétive de l'État.

Pour Colbert, l'industrie française est encore « dans l'enfance », il faut l’aider voire l’inciter à grandir, et son émancipation va de pair avec une unification économique intérieure à la fois urgente et indispensable, pour relever le défi mercantiliste. Le ministre conçoit l’action de la monarchie comme une impulsion initiatrice, nullement appelée à durer.

Le colbertisme pragmatique

De ces constats découle une série de mesures circonstanciées. Un effort d’unification du marché national, tout d'abord, par la réduction progressive des douanes intérieures et des péages privés. Ensuite, une volonté de garantir de façon constante la qualité de la production nationale, pour conquérir et conserver la confiance des marchés extérieurs. D'où une stricte réglementation des fabrications textiles, principal produit exporté. Là encore, rien de nouveau, sinon le caractère systématique de cette politique endossée par l’État.

Par cette normalisation, Colbert entend aussi décloisonner les marchés et mettre en concurrence les différents producteurs (corporations, métiers libres, manufactures privilégiées) sur la base de standards de fabrication uniformes, une manière d'émulation de la qualité garantie, en somme. L'amélioration de la production, enfin, est suscitée par l'appel à des ouvriers étrangers hautement qualifiés, et encouragée par la distribution de privilèges aux entreprises : l'exclusivité d'un marché et le titre de « manufacture royale privilégiée » protègent alors un procédé nouveau ou une entreprise débutante, le temps pour eux de se renforcer avant de pouvoir ensuite affronter la concurrence.

Ces mesures sont en effet transitoires : il s'agit pour Colbert de « béquilles » provisoires destinées à initier de nouvelles fabrications, à « se mettre en mesure d'apprendre à marcher tout seul le plus tôt possible », comme il l’écrit. Le privilège n'est qu'un pis-aller rendu nécessaire par les carences de l'initiative privée.

Cette forme de développement sous serre, comme dans une pépinière, n'a pas pour but la mise en place de « monopoles », comme on l'a trop vite répété. Car sauf exception, le privilège a une durée définie, et une portée seulement locale ou régionale. Il s'agit bien plutôt d'une politique visant à créer les conditions d'une mise en concurrence dynamique ultérieure de toutes les fabriques, à l'échelle d'un futur marché national unifié capable d'affronter la concurrence étrangère.

« La liberté est l'âme du commerce »

Le privilège n'est pour Colbert qu'un pis-aller. Il faut le prendre au mot quand il dit et répète, dans sa correspondance, que « la liberté est l'âme du commerce ». Pragmatique, il constate qu’une telle liberté est impraticable dans les conditions présentes, notamment parce qu’elle ne peut pas permettre que soient remplis les objectifs d'exportation que la monarchie s'est fixés, et qui sont jugés essentiels pour la gloire du roi et le rayonnement de la France. Dès lors, comme il ne peut pas être question de supprimer tous les privilèges d'un coup de baguette magique, Colbert les fait jouer entre eux, ou les uns contre les autres. Il conçoit les interventions temporaires de l'État royal comme celles d'un meneur de jeu, démiurge créateur de chocs productifs. Nul projet, donc, de se substituer durablement à l'entreprise privée. Les manufactures d'État comme Sèvres ou les Gobelins sont des cas très exceptionnels d'industries de luxe, alliant prestige et haute technicité, à caractère parfois expérimental, qui exigent une mobilisation de moyens particulière.

C’est enfin la même logique de mobilisation qui commande les autres aspects de la politique colbertienne : l’effort de construction navale, pour consolider la puissance commerciale maritime de la France, appuyée sur des compagnies de commerce capables de concurrencer les Hollandais et les Anglais ; la politique de reprise en main administrative des colonies ; la volonté d’unification juridique à travers différents codes (procédures civile et criminelle , code de commerce, ordonnance sur les eaux et forêts). Et surtout, l’effort d’assainissement financier, par un rééquilibrage des impôts. Mais en ce dernier domaine, la soif de gloire et la politique belliqueuse du roi balayent vite les efforts du ministre pour équilibrer le budget. Les impératifs militaires emportent tout, et le ministre est sommé de procurer à son roi les moyens de ses ambitions.

« La faute à Colbert » ?

Cette politique très active, indéniablement interventionniste, a souvent été mal interprétée, du fait de lunettes idéologiques déformantes. Il convient d’éviter tout anachronisme. La société française d’Ancien Régime est profondément holiste, c’est-à-dire qu’elle se conçoit comme un tout organique, avec le roi à son sommet. La liberté s’y conjugue toujours au pluriel : chaque groupe ou catégorie se définit par ses privilèges (ou « libertés »), dispensés et protégés par le monarque. De sorte que tout se ramène à lui. Colbert travaille donc pour le roi, dont la gloire est le seul étalon de la grandeur du pays.

Principal ministre de Louis XIV, il doit lui fournir les outils et les moyens de sa politique de splendeur. L’État, l’administration ne sont pas des buts en soi, ils ne sont que des moyens. Plutôt que d’incriminer on ne sait quel « délire technocratique », ou une volonté d’étatisation de l’économie, on doit plutôt se demander à quels besoins, attentes ou défaillances répondent les mesures prises par Colbert. Il ne s’agit pas ici de substituer une fable rose à la légende noire, mais de remettre l’action de Colbert en contexte, pour éviter tout contresens.

Seconde précaution, pour ne pas verser dans les clichés libéraux toujours prédominants : n’inventons pas de fausses continuités transhistoriques. On évoque souvent Tocqueville, qui soulignait dans L’Ancien Régime et la Révolution, en 1856, la continuité du poids et de l’intervention de l’État en France. Bien au contraire, on ne saurait négliger l’importance de la rupture révolutionnaire. En matière administrative, la centralisation doit bien plus au régime napoléonien qu’à la monarchie louis-quatorzienne (dont les moyens administratifs, sinon les ambitions, étaient fort réduits). En matière économique, tout l’édifice réglementaire issu du colbertisme et des corporations a été balayé en 1791, et le laisser-faire s’est établi comme doctrine économique officielle au XIXe siècle.

Dès lors, quand l’État est intervenu, c’est pour répondre à des besoins de régulation exprimés par les acteurs de l’économie (qui se retournent vers l’État, à défaut d’autres instances intermédiaires de régulation), et non du fait d’une supposée propension interventionniste héritée d’un ministre de Louis XIV, aussi bureaucrate aie-t-il pu être. Tout au plus pourra-t-on associer colbertisme et protectionnisme. Mais là encore, est-ce affaire de principe, ou d’opportunité, en fonction du contexte et des modalités spécifiques ? Les analogies historiques, comme la recherche à tout crin de continuités, sont souvent trompeuses. Gardons-nous de tout mélanger.

ZOOM 1 La fortune de Colbert 

La rapidité avec laquelle Jean-Baptiste se constitue une immense fortune est stupéfiante. Lors de son mariage, en 1648, il possédait environ 100 000 livres tournois ; à sa mort, en 1683, il laisse une fortune de plus de 9 millions de livres (l’équivalent de 150 à 200 millions d’euros actuellement), composée d’offices, de terres, d’immeubles et de rentes. À l’évidence, il a spéculé en investissant dans les finances royales et les emprunts, multipliant les délits d’initié. Mais il a aussi usé de ses fonctions pour toucher des commissions occultes, des pots-de-vin et des rétro-commissions dans les marchés d’approvisionnement de la Marine ou de la Maison du roi.

Rien là, pourtant d’exceptionnel, à une époque où tous les grands commis de la monarchie se conduisent ainsi, et se servent en même temps qu’ils servent le roi. Sully, sous Henri IV, avait ainsi accumulé une fortune de 4 à 5 millions de livres. Mais Richelieu, avec 22 millions, et surtout Mazarin, à la tête de pas moins 36 millions de livres, avaient fait beaucoup mieux (ou pire) !

ZOOM 2 : Le « code noir », au risque du malentendu

Certains ont récemment voulu débaptiser les lycées portant le nom de Colbert, invoquant sa responsabilité dans l’esclavage, à travers le « code noir » de 1685. C’est sans doute trop prêter au ministre, une fois encore.

Rappelons que l’édit de mars 1685 n’est qu’une des composantes du recueil de règlements de plus de 400 pages, appelé ultérieurement Code Noir. L’édit originel, le seul dont on puisse imputer la responsabilité à Colbert, fixe en 38 pages le cadre légal de l’esclavage des noirs aux Antilles. Le texte est ambivalent.

D’un côté, l’esclave est socialement considéré comme un objet, mais de l’autre, son caractère humain est reconnu par l’obligation du maître de le baptiser. Cette ambivalence témoigne de la rupture inédite qu’introduit l’esclavage dans l’ordre juridique national. Au nom de la morale catholique et des principes d’humanité, l’édit entend encadrer le pouvoir domestique des maîtres, en condamnant notamment les traitements « barbares et inhumains » (article 26). Mais ce faisant, il participe incontestablement à la légitimation idéologique du mode de production colonial.

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