Les revues françaises de sciences sociales en danger

Au nom du libre accès, l'existence des revues française de sciences sociales est menacée, car la généralisation brutale de l'accès gratuit met en péril leur fragile économie : sans recettes, sans abonnements, elle seront étouffées. En exigeant brutalement le libre accès dans des délais très courts, le CNRS entend-il établir un monopole étatique sur toutes les revues scientifiques ?

Loi numérique : un point de vue oublié, celui des chercheurs.

Nous appartenons à différentes générations de la recherche française en sciences humaines et sociales ; les revues font partie de nos parcours scientifiques ; nous y publions des articles et des comptes rendus ; certains en ont fondé jusqu’aux récentes en ligne. Nous aimons nos revues, nous les défendons. Ces dernières sont au fondement du rayonnement de la recherche française dans l’espace scientifique international et aussi, faut-il le rappeler, de l’évaluation scientifique de nos travaux.

Ces revues existent en France grâce à une économie le plus souvent hybride, association entre le secteur public et l’édition privée. Cette association a une longue histoire qui ne résulte pas d’une logique de profit pour les éditeurs comme pour les auteurs, mais d’un souci partagé de produire par un travail commun des objets de savoir les plus exigeants et rigoureux. Éditer une revue est un long processus, qui mobilise des lecteurs, des évaluateurs, des correcteurs, des éditeurs, des graphistes, des imprimeurs, des libraires, des bibliothécaires…

Ensemble, nous vivons et continuons à travailler dans l’ère numérique. Nous le faisons en dialogue avec les maisons d’édition de nos revues ; nous développons des portails thématiques, des espaces de dialogue, utilisons quotidiennement le Net et ses ressources.

Or, l’article 17 de la « loi pour une République numérique » qui, après avoir été adoptée en janvier par l’Assemblée nationale sera soumise au Sénat début avril, menace de mettre fin à cette économie de production, même si ce n’est pas son intention affichée. Il souhaite que désormais, nous chercheurs, nous diffusions nos articles en libre accès sur Internet douze mois après leur publication dans les revues. Nous sommes contre cet article qui fragilisera d’abord – et à moyen terme anéantira assurément – la pratique de l’édition scientifique telle que nous la défendons. Nous sommes bien sûr favorables à l’accès le plus large possible à nos travaux, mais nous sommes plus attachés encore à la défense des lieux de savoir que sont nos revues aujourd’hui, produit de compétences diverses et complémentaires.

Nous ne sommes pas naïfs pour autant sur ce que l’« open access » véhicule et le type d’économie qu’il peut promouvoir s’il est mal pensé. Nous avons été les témoins de la manière dont les bibliothèques publiques ont été progressivement pillées comme ressources des grandes compagnies ultralibérales comme Google. Sous couvert de gratuité, il s’agit bien pour certains des actuels promoteurs de l’« open access » d’uniformiser le paysage des revues en sciences humaines et sociales françaises, de les lisser, d’en gommer l’extraordinaire diversité pour ne conserver que les plus « liked ».

Aussi, nous demandons à Mesdames et Messieurs les sénateur-e-s de remanier l’article 17 afin d’étendre le délai de mise en accès libre de nos travaux à une plus longue durée. Laquelle ? Celle qui permet à la fois à cette économie hybride des revues de se maintenir et à nos organismes de recherche publique d’être en mesure économiquement de porter des plateformes d’accès de qualité avec des indexations fiables et indépendantes. Car là est sans doute la question majeure et paradoxale : en voulant mettre fin à une collaboration réussie entre le secteur privé et la recherche publique, n’est-on pas en train de mettre à mal la spécificité et la force de la recherche française en sciences humaines à travers le monde ? 

initiateurs :

Philippe Artières, CNRS-EHESS

Philippe Minard, université Paris 8 et EHESS

Michelle Perrot, université Paris 7, co-fondatrice de la revue Le Mouvement social

Daniel Roche, Collège de France, directeur de la Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine

 avec

Sophie Cœuré, université Paris 7, membre de la revue Matériaux pour l’histoire de notre temps et de la Revue des études slaves

Quentin Deluermoz, université Paris 13

Patrice Flichy, université Paris-Est, responsable de la revue Réseaux.

Dominique Kalifa, université Paris 1 et IUF

Margaret Maruani, CNRS, responsable de la revue Travail, genre et sociétés

Martine Segalen, université Paris-Ouest, responsable de la revue Ethnographie française

Valérie Tesnière, EHESS

Michelle Zancarini-Fournel, université Lyon 1, membre de la revue Clio. Femmes, genre et histoire.

Le comité de rédaction de la Revue historique

Le comité de rédaction de la Revue philosophique de la France et de l’étranger

Le comité de rédaction de la revue Ecrire l’histoire

Le comité de rédaction de la Revue d’histoire du XIXe siècle

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