Papouasie occidentale : des peuples papous en sursis

Les Indonésiens se sont rendus aux urnes pour élire le prochain président de la République indonésienne. Les Papous, dans leur grande majorité, ont choisi leur camp. Ils n’ont pas voté. Ni pour Joko Widodo alias Jokowi ni pour son rival Prabowo Subianto l’ancien chef des forces spéciales appelé le « Boucher de Timor-Est » pendant la guerre de libération (1975-1999). Il est vrai que les seules urnes que les autorités indonésiennes leur  promettent sont moins électorales que funéraires. Enquête sur un génocide annoncé encore trop peu dénoncé. Malgré deux journalistes français aujourd’hui emprisonnés : Thomas Dandois et Valentine Bourrat, détenus depuis le 6 août par les autorités indonésiennes.


Oridek Ap, Festival documentaire de Douarnenez, août 2014

Oridek Ap, Festival documentaire de Douarnenez, août 2014

 

9 juillet 2014. Les Indonésiens se rendent aux urnes pour choisir au suffrage universel direct le nouveau président de la République indonésienne. Une pratique démocratique assez récente, instaurée après la chute de l’ancien dictateur, le général Suharto, qui régna sans partage pendant trois décennies (1967-1998). Sur les 250 millions d’habitants que compte l’Indonésie – le pays musulman le plus peuplé du monde – environ 188 millions d’électeurs étaient appelés pour choisir le candidat devant succéder au président Susilo Bambang Yudhoyono. Son double quinquennat (élu en 2004, réélu en 2009) l’empêchant constitutionnellement de se présenter une troisième fois.

Le soleil se levant à l’est, c’est par la Nouvelle-Guinée Occidentale, l’île la plus orientale de ce vaste archipel de dix-sept mille cinq cent îles – dont 6000 habitées – que commencèrent les élections indonésiennes. Le scrutin s’étendant ensuite jusqu’à l’extrémité occidentale de l’archipel, l’île de Sumatra, après avoir traversé 5000 km découpés en trois fuseaux horaires et échappé à la force centripète de Java – et de sa gigantesque capitale Djakarta. L’île, elle représente à peine 6% de l’ensemble des terres indonésiennes, domine démographiquement et politiquement tout l’archipel avec 150 millions d’habitants (3/5ème de la population).

Ce matin, dès 7 heures, la population de Papouasie était donc la première à voter. Sous la pluie battante le soleil avait dû mal à pointer. Tout comme la grande majorité de Papous qui n’entendait pas se rendre aux urnes. Deux syllabes avaient circulé de bouche en bouche « Boikot ! ». Le mot d’ordre avait été lancé de l’étranger par Benny Wenda, le président du Free West Papua Campaign (FWPC), réfugié en Grande Bretagne depuis 2003 (1).

« Je veux envoyer un message au peuple de Papouasie Occidentale où qu’il se trouve avait déclaré Benny Wenda dans un communiqué de presse (2). C’est l’heure de choisir votre propre destin, votre propre futur. Nous allons boycotter ce vote, nous devons boycotter ce vote ! » « Aucun candidat présidentiel ne soutient de toutes façons l’indépendance papoue », commente un observateur. Les Indonésiens, nationalistes, sont bien trop attachés à l’intégrité de leur territoire et la moitié de la population qui vit en Papouasie est aujourd’hui composée de migrants issus des quatre coins de l’archipel. « Mais comment pourrions-nous cautionner cette élection? Vous avez vu le profil des candidats ? »

M. Joko Widodo, alias Jokowi – l’ancien gouverneur de Djakarta arrivé en tête du scrutin présidentiel avec près de 53 % des suffrages – encensé pour son écoute démocratique et son sens profond des responsabilités, représente le Parti démocratique indonésien de lutte (PDI-P), fondé par Mme Sukarnoputri Megawati, la fille du premier président du pays, Sukarno, artisan de l’annexion papoue.  Son rival l’ex-général Prabowo Subianto qui recueille 47% des voix,  n’est rien d’autre que le gendre du dictateur Suharto, l’ancien chef des forces spéciales appelé le « Boucher de Timor-Est » pendant la guerre de libération (1975-1999).

Les résultats définitifs devraient être validés le 22 juillet 2014. « Participer à ces élections, poursuit une activiste papoue, c’est entériner une annexion qui s’est faite à nos dépens et dont on paye toujours le prix fort depuis 50 ans. Souvenez vous de l’annexion en 1963 juste après le départ des Néerlandais. Rappelez vous sur quelle base a été fondé l’acte de free Choice… »

Acte de libre choix. C’est le nom du référendum d’autodétermination promis aux Papous, en vertu de l’accord du 15 aout 1962 signé au siège des Nations Unies. Il disposait que les populations papoues pourraient s’exprimer sur leur avenir avant la fin de l’année 1969. Pour tout référendum, ce fut une consultation fictive orchestrée auprès d’un millier de délégués Papous sélectionnés – sur une population de 1 million de personnes –  pour leur complaisance à l’égard du pouvoir de Djakarta. La décision était aussitôt suivie d’effet malgré la formulation ambigüe de l’assemblée générale des Nations Unie : « l’assemblée prend note ». Le plus important étant pour les Nations Unies – et les États-Unis qui ne sont jamais bien loin – de ne pas pousser Sukarno, le père de l’indépendance indonésienne, du côté de l’Union Soviétique, alors le chantre de la décolonisation (conférence de Bandung en 1955) en cette période de guerre froide.

« Boikot ! » Il aurait été largement suivi par les Papous. Entre 80 et 90% affirment ses militants. Estimations invérifiables. « Mêmes si elles sont exactes, elles ne seront jamais publiées en l’état, commente un observateur. Pas avant l’intervention des autorités locales qui s’efforceront de rendre un résultat plus adéquat à leur volonté. Regardez ce qui se passe à l’échelle nationale. Les deux candidats ont envoyé des milliers de volontaires surveiller tous les mouvements des bulletins de vote jusqu’à leur acheminement dans la capitale ».

« Boikot !» La majorité des Indonésiens ne comprend pas. Ne bénéficient-ils pas d’une loi sur l’autonomie depuis le 21 novembre 2001 ? Avec des transferts de fonds importants ? (3) Quinze jours plus tard on retrouvait le corps sans vie de Theys Eluay, le président du Présidium du Conseil de Papouasie. La principale formation indépendantiste s’opposait à cette loi sur l’autonomie. Elle savait qu’en divisant la région en provinces, la loi allait privilégier la déconcentration sur la décentralisation, multiplier aussi les représentants locaux et avec eux les sources de division potentielle entre Papous (250 groupes ethniques différents), sapant ainsi toutes possibilités de parler d’une seule voix au sein d’un gouvernement autonome plus riche et plus puissant.

Quinze ans plus tard. Le constat est sans appel. « Dès que nous mettons le doigt dans un engrenage institutionnel indonésien, confie L. P. activiste papoue, nous sommes broyés, divisés, laminés. Nous devons rester en dehors de leur système : « Boikot » ! Nous n’avons pas d’autres  choix ! Si nous ne voulons pas donner nos voix c’est pour nous faire entendre. Les militaires le savent ! Regardez la violence de leurs propos ! » « Nous détruirons tous ceux qui appelleront au boycott des élections » avaient aussitôt rétorqué par voie de presse dans le Cenderawasih Pos du 13 juin 2014 quelques hauts gradés de Jayapura, la capitale régionale de Papouasie Occidentale. Et comme souvent dans cette région, les mots engageant rarement la responsabilité de ceux qui les provoquent sont toujours suivis d’effets : arrestations,  tortures, meurtres (4).

« Mais qui se soucie des Papous ? » interpelle Benny Wenda. La situation en Papouasie est-elle aussi critique que les média – peu d’ailleurs s’en font l’écho – l’affirment ? La  Papouasie Occidentale ne figure même pas parmi les pays à décoloniser listés par l’Organisation des Nations Unies. Contrairement à la Polynésie Française pour laquelle l’assemblée générale des Nations Unies a adopté le 7 mai 2013 « le droit inaliénable de sa population à l’autodétermination et à l’indépendance ». Un oubli, une erreur… une lâcheté d’une grande cohérence. Celle que les Nations Unies manifestent, depuis le référendum truqué de 1969, à l’égard de l’Indonésie, allié des Etats-Unis, et puissance en devenir d’une grande stabilité dans un monde musulman passablement agité.

Et puis la Papouasie est loin ; son territoire vaste (420 000 km2) et ses terres inhospitalières sont fermées aux étrangers, aux organisations non gouvernementales (ONG), aux journalistes. Les victimes pourtant ne manquent pas : entre 400 000 et 500 000 depuis l’annexion de la Papouasie mais en l’absence de témoins, les témoignages son rares. Restent les remords sous l’emprise de bouffées d’humanité comme celles qui secouèrent ces soldats indonésiens écœurés par leurs propres exactions et qui diffusèrent sur la Toile les tortures qu’ils infligeaient aux populations papoues (5) ; témoignent parfois aussi des opérations de grande envergure, quand bien même elles se déroulent sur les Hauts Plateaux isolés du centre ouest de la Papouasie (province de Paniai).Fin 2011vingt-sept villages étaient rasés, incendiés, mitraillés par hélicoptères. Plus de vingt mille personnes étaient expropriés d’une centaine de villages, livrées à la famine, au froid, aux maladies. À terre une vingtaine de victimes, la figure écrasée pour certaines d’entre elles à coups de talons cloutés et de crosses de fusils.

Parfois la violence se fait plus insidieuse. Dany Kogoya, commandant pour la région de Jayapura de l’Armée de libération nationale de la Papouasie occidentale était blessé à la jambe lors de son interpellation. Amputé sans son autorisation il décédait mystérieusement sur son lit d’hôpital en décembre 2013. L’autopsie ordonnée par le médecin qui suspectait un empoisonnement fut interdite par les autorités indonésiennes.

Les mémoires heureusement commencent à se construire, à parler, à témoigner, en particulier sur la Toile, à distance de toutes censures pour l’heure (6). Le massacre de Biak (une île située au nord de la Papouasie) dispose désormais d’un site internet mémoriel. Ses acteurs réclament justice. Ils veulent que justice soit rendue. Ce 6 juillet 1998, suite à une manifestation pacifique sauvagement réprimée par les militaires, 139 personnes – dont des enfants – étaient violées, torturées, mutilées avant d’être embarquées sur deux frégates et jetées à la mer. Jusqu’à présent aucune enquête n’a été diligentée, aucun soldat inquiété… Alors que Filep Karma, l’un des leaders de la manifestation était lui condamné à 15 ans d’emprisonnement pour avoir brandi le symbole de l’indépendance de la Papouasie occidentale, le drapeau de l’étoile du matin. Deux poids deux mesures dans l’indifférence générale. Pas tout à fait.

Car la Papouasie regorge de ressources naturelles : or, cuivre, uranium, nickel, huile, gaz naturel, forêt (un quart de la surface sylvestre de l’Indonésie). La compagnie minière Freeport-McMoRan (Phoenix) lobbyiste de premier plan aux Etats-Unis dans la course à la Maison Blanche, reste de loin le plus grand investisseur étranger en Indonésie ; aussi le plus contesté dans ses méthodes d’extraction des ressources (les plus gros gisements d’or et de cuivre au monde) et d’exploitation des hommes (7). Un ethnocide (les Amungme ont été forcés de troquer les hautes terres froides de la région de Tembagapura contre les marécages côtiers des basses terres impaludées de Timika) doublé d’un écocide ; la mine rejette des centaines de milliers de tonnes de boue de métaux lourds qui empoisonnent aujourd’hui une superficie équivalente à celle de la Belgique.

Sans omettre ces déforestations sauvages qui ravagent la Papouasie pour produire de l’huile de palme ou faire pousser ces pâtures que brouteront les dizaines de milliers de bœufs dont se gavent les fast-food australiens. Parmi ces nombreux programmes, celui du sud de la Papouasie, le Merauke Integrated Food and Energy Estate (MIFEE) lancé en 2010 est le plus menaçant. Son emprise – 2,5 millions d’hectares (à comparer aux 2 millions d’ha de surfaces agricoles ayant disparu depuis 30 ans en France) – compromet dangereusement la sécurité alimentaire des communautés locales de plus en plus divisées grâce au jeu corrupteur et manipulateur des multiples exploitants (8).

De toutes ces richesses, bien sûr, la majorité des Papous en est exclue alors même que le revenu régional de la Papouasie est supérieur à la moyenne nationale ! Leur taux de pauvreté (rural et urbain) est le plus élevé des provinces indonésiennes (30,66% en 2012 contre 11,66% pour la moyenne nationale) (9). Richesses (attractives pour nombre de migrants) et pauvreté (le VIH/SIDA est parmi les Papous quarante fois supérieur à la moyenne nationale tout comme le taux de mortalité infantile (18.4%) trois fois supérieur à celui des non papous) menacent à terme leur avenir démographique : la population papoue – qui représente aujourd’hui la moitié des 3,6 millions de personnes vivant dans les deux provinces (recensement de 2010) – tombera à 29% d’ici 2020 (10).

Niées politiquement, marginalisées économiquement, oubliées socialement, stigmatisées culturellement, les populations papoues sont en sursis. Un sursis qualifié aujourd’hui de « slow-motion genocide » (11) ; un « génocide au ralenti » synchrone avec notre apathie; depuis cinquante ans.

© Philippe Pataud Célérier - www.philippepataudcélérier.com

Notes :

(1) www.bennywenda.org (2) www.freewestpapua.org (3) Vers la disparition des peuples papous en Indonésie, Le Monde Diplomatique, février 2010. (4) www.papuansbehindbars.org (5) Indonésie, le calvaire sans fin du peuple papou, 25 octobre 2010. Voir aussi le coffret West Papua (AAA production), trois films documentaires réalisés par le cinéaste Damien Faure. (6) www.biak-tribunal.org (7) En Papouasie, la grève oubliée des mineurs, Le Monde diplomatique 19 octobre 2011 ; Grève, répression et manipulations en Papouasie Occidentale, Le Monde Diplomatique, mars 2012 (8) https://awasmifee.potager.org (9) Economic and social indicators in West Papua, Jim Elmslie 2013, Pacific Institute of public policy, Port Vila, Vanuatu (10) Cette projection est obtenue à partir du taux de croissance démographique observé lors du dernier recensement de 2000. De 1971 à 2000, la population papoue a connu un taux de croissance annuel de 1,8% contre 10,8% pour les populations non papoues. Sur une population estimée en 2020 de 7,28 millions, les Papous représenteront 2,1 millions de personnes contre 5,1 pour les populations non papoues. (11) A Slow-Motion Genocide : Indonesian Rule in West papua, Griffith Journal of law and Human Dignity, Dr Jim Elmslie and Dr Camellia Webb-Gannon, Queensland, 2013.

Voir aussi Forgotten Bird of Paradise, Dominic Brown, 2009, Dancing Turtle Films.

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