Retour sur la déflation japonaise

En 2001, dans sa chronique du quotidien londonien Evening Standard, l'économiste Andrew Smithers m'a accusé de proposer une conception fantaisiste d'une possible sortie de crise pour un Japon englué depuis une décennie («perdue») dans les retombées de l'éclatement de la formidable bulle spéculative des années 80.

En 2001, dans sa chronique du quotidien londonien Evening Standard, l'économiste Andrew Smithers m'a accusé de proposer une conception fantaisiste d'une possible sortie de crise pour un Japon englué depuis une décennie («perdue») dans les retombées de l'éclatement de la formidable bulle spéculative des années 80.

J'étais en bonne compagnie puisque l'autre cible de Smithers, grand spécialiste de l'économie japonaise, était le Premier ministre de Malaisie, Mahathir Mohamad.

Mais alors que ce dernier attribuait tous les maux de l'archipel à la fâcheuse tendance des jeunes nippons à se teindre les cheveux en blond, la thèse du «patron de l'AFP à Tokyo», exposée dans l'article reproduit ci-dessous, était, selon lui, beaucoup plus pernicieuse parce que partagée par les dirigeants de la Banque du Japon. Neuf ans plus tard, alors que les principaux pays industrialisés sont confrontés à une situation comparable, il m'a paru intéressant de revisiter ce débat.

 

 

En fait, sous la pression d'un pouvoir politique irresponsable, la banque centrale japonaise, dont l'indépendance était récente et précaire, a fini par capituler, adoptant la solution recommandée par Smithers et tous les tenants de la pensée conventionnelle. C'était évidemment plus facile que de «marcher contre le vent» avec une poignée de «contrarians». Nous sommes en 2010 et la Banque du Japon n'est toujours pas sortie des mesures «exceptionnelles» prétendument nécessaires pour combattre la déflation, taux d'intérêt nul ou voisin de zéro et «assouplissement quantitatif». Le Japon n'a pas réussi à émerger de la «Grande Stagnation», ses finances publiques ont été dévastées et la facture sociale s'est avérée très lourde. A méditer au moment où l'économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard, conseille aux banques centrales des pays industrialisés de prolonger pour un avenir indéfini, ces politiques dites «non conventionnelles».
L'article, écrit en anglais, a été publié le 15 janvier 2001, par le Japan Times, quotidien en langue anglaise édité à Tokyo, et traduit par mes soins.
Un paradigme pour la reprise économique
Le Japon a besoin de prix plus bas pour stimuler la demande et les taux d'intérêts doivent augmenter
Par PHILIPPE RIES
Special to The Japan Times

Confronté à une souffrance sans fin, le Japon implore un nouveau paradigme économique. Pour résumer cette nouvelle équation, le Japon a besoin de prix plus bas et de taux d'intérêt plus élevés. Des prix intérieurs beaucoup plus bas et des taux d'intérêts sensiblement plus élevés.
A l'évidence, c'est exactement l'inverse de ce que recherche l'élite politique et bureaucratique qui a conduit le pays dans l'impasse de la Grande Stagnation.

Les différentes cliques du PLD et leurs alliés dans la bureaucratie insistent sur la protection illimitée des secteurs non performants de l'économie et des cartels et autres monopoles qui font que les visiteurs étrangers sont ébahis par les prix infligés aux consommateurs japonais, qu'il s'agisse de tomates ou de billets de train.

Et bien entendu, ils ont placé tous leurs espoirs de reprise économique dans la politique de taux d'intérêt zéro (ZIRP) de la Banque du Japon. La banque centrale venait à peine de décider, après mûre et douloureuse réflexion, de revenir sur ce qui avait été conçu comme une mesure d'urgence à très court terme, que les éminences de Nagata-cho vociféraient en faveur du retour à la ZIRP.

Autant le dire, si des taux d'intérêts ultra bas était la clef de la prospérité, le Japon serait la locomotive économique de la planète et pas l'homme malade du G7. Ce que nous voulons expliquer ici est que le Japon ne parviendra pas à faire baisser les prix tant que les taux d'intérêt ne seront pas relevés à un niveau traduisant la rareté du capital dans un pays où tant le système financier que le secteur public croulent sous les dettes.

Et en fonction de cette analyse, nous voulons démontrer que la Banque du Japon, institution en principe indépendante des lubies du monde politique japonais, a une occasion unique de permettre à l'économie du Japon d'élaborer un nouveau paradigme.

 

Donnez leur ce qu'ils veulent
D'abord : des prix plus bas.

Il faut que les prix des biens et services vendus au Japon se rapprochent des niveaux communément pratiqués dans les autres pays avancés. La consommation des ménages ne sortira pas le pays de la stagnation tant que les consommateurs japonais ne feront pas de meilleures affaires. Le bouleversement des modes de consommation, qu'il s'agisse de l'agonie des grands magasins traditionnels ou du succès des nouvelles enseignes de distributeurs et de soldeurs, démontre que c'est exactement ce qu'ils attendent.

Mais le processus se déroule trop lentement et sur une base trop étroite. Aux yeux de certains, une telle perspective fait se lever le spectre d'une période prolongée de déflation. Et depuis la Grande Dépression des années Trente, la déflation a mauvaise réputation. C'est pourquoi la BoJ met en avant le concept de bonne déflation, résultat d'ajustements structurels, opposée à la notion de mauvaise déflation, provoquée par un effondrement de la demande.

 

La leçon des années 90
Ici, nous voudrions suggérer respectueusement aux banquiers centraux japonais de se pencher sur ce que leurs homologues européens ont accompli pendant la première partie des années 90, quand Jean-Claude Trichet, directeur du Trésor français puis gouverneur de la Banque de France, a inventé l'expression "désinflation compétitive".

L'idée était de lier un franc français traditionnellement faible à un deutsche mark fort, pour permettre à la France d'importer la stabilité des prix d'Allemagne, où elle est garantie par la Bundesbank, le modèle de la banque centrale indépendante. Les industriels ne pourraient plus compter sur des dévaluations compétitives pour compenser la dépendance pathologique de la France à l'inflation. La modération des hausses de salaires s‘imposerait eux chefs d'entreprises comme aux syndicats. Elle s'accompagnerait d'une restructuration en profondeur de la distribution, donnant naissance à des géants comme Carrefour.

Quand la situation s'est tendue après la réunification de l'Allemagne, et la hausse des taux d'intérêt à court terme en Europe qui s'en est suivie, Trichet a tenu bon, soutenu par une élite transpartisane pro-européenne et une poignée de commentateurs.

La stabilité des taux de change a survécu a deux crises majeures au sein du SME. Mais il y eut un prix à payer sous la forme d'un écart grandissant entre le chômage et la production. Trichet est devenu la cible d'attaques au vitriol, de la gauche à la droite de l'échiquier politique, en passant par les économistes néo-keynésiens et la vaste majorité des journalistes.

Cloué au pilori comme «ayatollah du franc fort», il est resté concentré sur l'objectif ultime: l'Union économique et monétaire et la naissance de la monnaie unique. En matière de réforme structurelle, comme il l'a expliqué récemment à Tokyo, on ne pouvait rêver mieux.

 

Défier la vieille garde
Toutes choses n'étant pas égales par ailleurs, la Banque du Japon est face à une responsabilité historique similaire: elle doit se servir de la politique monétaire pour promouvoir des réformes de structure qui sortiront l'économie japonaise de la stagnation. On pourrait qualifier cette stratégie de «désinflation structurelle».

Comment la mettre en œuvre? Les mots-clefs sont dérégulation et ouverture des échanges. Comme l'a démontré la libéralisation des importations de produits pétroliers raffinés il y a cinq ans, chaque fois que les réglementations et les cartels cèdent du terrain aux forces du marché, le prix intérieurs japonais se rapprochent des prix internationaux. Le consommateur est le premier bénéficiaire. L'industrie concernée est contrainte de s'attaquer aux surcapacités. La restructuration avance.

Mais par principe, la nomenklatura politique et bureaucratique du Japon s'opposera bec et ongles à la dérégulation et à la libéralisation. Les prétendus «réformistes» de Nagata-cho ont le choix entre bénéficier d'une réputation largement usurpée (comme feu Keizo Obuchi et le malheureux Koichi Kato), ou alors abandonner les allées du pouvoir.

Compte tenu d'une carte électorale biaisée, il faudra peut-être la moitié d'une décennie ou plus avant qu'une véritable alternative politique ne naisse sur le fumier de la décomposition du régime du PLD.
Mais le Japon, comme le reste du monde, peuvent difficilement attendre si longtemps. Le système financier japonais reste une bombe à retardement. La stagnation japonaise est un frein permanent pour l'économie mondiale, qui deviendra insupportable si la locomotive américaine déraille brutalement.

Comment la politique monétaire peut-elle aider la libéralisation et la déréglementation de l'économie japonaise à progresser plus vite? La tradition académique orthodoxe nous était rappelée récemment par un membre du conseil de politique monétaire de la BoJ: «nous ne devons pas user de la politique monétaire pour promouvoir les réformes structurelles». Soit. Mais comment se fait-il alors que cette même politique monétaire ait été constamment manipulée dans ce pays au cours des 15 dernières années pour empêcher les réformes de structure? L'économie de bulle de la fin des années 80s a été le produit d'une politique monétaire laxiste, mise en place pour éviter ou retarder l'ajustement structurel massif imposé par l'Accord du Plaza et la fin de la sous-évaluation historique du yen. Et la ZIRP revenait ces derniers temps à gaver de liquidités à très bas prix les morts-vivants des secteurs financier et industriel du Japon.

 

Stop au racket sur le contribuable
L'histoire est trop longue pour être racontée ici mais en fait, la réponse du Japon officiel à l'éclatement de la bulle peut être résumée en une phrase: le transfert du bilan pourri de Japan Inc. sur le compte du contribuable.

A cette fin, on a pillé les finances publiques, le ratio d'endettement par rapport au PIB s'envolant au-dessus des nuages. A ce jour, grâce à une ingénierie financière douteuse et avec le soutien d'agences internationales de notation complaisantes, le gouvernement a réussi à ne pas en payer le prix à travers des taux d'intérêt à long terme reflétant la détérioration rapide de la qualité de son crédit.

Un bon exemple de manipulation des flux monétaires est fourni par l'investissement en obligations du gouvernement japonais réalisé par des institutions financières techniquement en faillite renflouées avec l'argent du contribuable, avec comme effet de maintenir les rendements à un taux artificiellement bas. Le résultat, c'est que les épargnants japonais, déjà volés comme dans un bois à la faveur de la folie boursière des années 80, doivent payer deux fois: aujourd'hui du fait d'un rendement injustement bas sur le placement de leur épargne et demain, quand des hausses d'impôt brutales (ou l'inflation qui est un impôt sur l'épargne ne disant pas son nom) seront à l'ordre du jour, au nom de «l'assainissement budgétaire».

Pas étonnant qu'il gardent leur porte-monnaie fermé et épargnent comme jamais auparavant.
Confrontés au délire financier de leurs gouvernants, les Japonais ont réagi de manière parfaitement rationnelle.

 

On demande des taux d'intérêts plus élevés
En guidant à la hausse les taux d'intérêt, la Banque du japon peut mettre un terme à l'économie de casino animée par les cercles officiels japonais.
D'un côté, le coût de l'argent plus élevé précipitera la chute des entreprises faillies, ouvrant la voie à de nouveaux entrants, nationaux et étrangers, dans toute une gamme d'activités.

Il empêchera les institutions financières japonaises d'effacer les dettes d'entreprises dont les «plans de restructuration» sont aussi peu crédibles que les leurs et provoquent l'hilarité dans le reste du monde. Il mettra un terme au soutien artificiel aux canards boiteux et fera place nette au profit des nombreuses entreprises japonaises bien gérées et performantes. D'un seul coup, il permettra à la création destructrice de traverser les décombres de Japan Inc., accomplissant ainsi ce qui aurait dû intervenir depuis longtemps par le biais d'une libéralisation et d'une dérégulation actives.

Enfin, contraindre le gouvernement à acquitter des taux d'intérêts plus élevés sur sa dette colossale serait le meilleur moyen de mettre fin à une débauche budgétaire irresponsable.

D'autre part, un rendement plus élevé de l'épargne est dû de longue date aux épargnants japonais et les aiderait certainement à redevenir des consommateurs dynamiques.

 

Pas de renaissance sans souffrance
A cette étape du raisonnement, il faut considérer trois problèmes :
* Traiter les conséquences sociales des réformes de structure;
* Se demander si la BoJ dispose d'un mandat pour appliquer cette prescription
* Examiner les solutions alternatives

Sur le premier point, cela fait maintenant de nombreuses années que le FMI recommande la création d'un filet de sécurité sociale adéquat pour absorber le choc des restructurations sur les personnes et les communautés.

L'argent public serait mieux employé à former les ouvriers licenciés ou à améliorer les services sociaux qu'à construire des routes ou des ponts qui ne mènent nulle part. Malheureusement, le FMI a très peu d'influence sur le «riche» Japon et le blâme de n'avoir pratiquement rien fait revient exclusivement aux dirigeants du pays.

Ensuite, les responsables non élus de la banque centrale disposent-ils d'un mandat populaire pour mettre en œuvre une politique à la fois très controversée et douloureuse à court terme ? La réponse se trouve du côté de la Bundesbank puis de la Banque de France. La BoJ ne pourra pas faire l'économie de s'adresser directement au public pour obtenir son soutien en argumentant en faveur des réformes structurelles de toutes les manières possibles. Etant donnée la popularité abyssale des élus politiques et les résultats pathétiques des politiques clientélistes antérieures et actuelles, c'est un défi qui n'apparaît pas insurmontable. Et il se pourrait même qu'elle trouve quelques appuis à Nagata-cho et Kasumigaseki.

Enfin, quelle est alternative? Il doit être clair aujourd'hui que la ZIRP a échoué à sortir le Japon de la stagnation. Avec des taux d'intérêt nominaux qui ne peuvent pas tomber sous le niveau zéro, la seule alternative est celle défendue au conseil de la BOJ par Nobuyuki Nakahara: l'assouplissement quantitatif par le biais d'une augmentation massive de la base monétaire. Autrement dit, faire tourner la planche à billet à la vitesse maximale 24 heures sur 24. C'est un scénario qui a été envisagé depuis un certain temps par nombre d'économistes, sans apporter la démonstration qu'il serait efficace ni considération pour les effets internationaux et les conséquences à long terme. A commencer par une dévaluation du yen vers ou au delà des niveaux touchés pour la dernière fois à la mi-1998.

Il n'est pas difficile d'imaginer ce que seraient les conséquences pour les partenaires du Japon, en Asie et ailleurs.

A l'intérieur, cela prolongerait un soutien nuisible au camp hostile aux réformes et aux groupes d'intérêt qui l'appuient. Avec comme conséquence logique de transférer le bilan désormais fangeux du gouvernement vers celui de la Banque du Japon.

L'inflation, au demeurant, est comme la grossesse: une femme ne peut pas être un petit peu enceinte.

Quel que soit le chemin emprunté par la Banque du Japon au cours des mois et années à venir, elle peut être assurée d'être critiquée par les politiciens. C'est Satoshi Sumita qui a été accusé d'avoir fabriqué la bulle et son successeur Yasushi Mieno critiqué pour l'avoir laisser éclater, quand leurs politiques étaient en fait lourdement influencées - pour ne pas dire dictées - par les bureaucrates du ministère des Finances et leurs patrons dans le monde politique. Aujourd'hui, les choses sont différentes: la Banque est indépendante et par conséquent, responsable.
Philippe Ries est le directeur de l'Agence France-Presse pour le Japon et l'auteur de "The Asian Storm" (Tuttle Publishing - 2000). Les vues exprimées ici lui sont strictement personnelles.

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