Barroso: on ne change pas une équipe qui perd

Faisons comme si José Manuel Durao Barroso n'était pas ce Premier ministre portugais qui, en 2003, a assisté passivement à la disparition en fumée de 420.000 hectares des forêts du pays dont il avait la charge. Comme s'il n'avait pas été, aux Açores, l'amphitryon du mini-sommet Bush/Blair/Aznar, prélude à l'invasion de l'Irak, le quatrième homme sur la photo (c'est le moindre défaut de Barroso, il adore être sur la photo).

Faisons comme si José Manuel Durao Barroso n'était pas ce Premier ministre portugais qui, en 2003, a assisté passivement à la disparition en fumée de 420.000 hectares des forêts du pays dont il avait la charge. Comme s'il n'avait pas été, aux Açores, l'amphitryon du mini-sommet Bush/Blair/Aznar, prélude à l'invasion de l'Irak, le quatrième homme sur la photo (c'est le moindre défaut de Barroso, il adore être sur la photo). Oublions que Barroso a retourné promptement retourné sa veste «libérale» dans le débat sur la directive dite Bolkestein, renonçant dans la foulée au principe du pays d'origine pour lequel il nous avait quasiment promis de se faire tuer.

 

Passons même sur le fait que le président sortant de la Commission européenne se soit évanoui pendant la crise financière la plus grave qu'ait connu le monde depuis les années Trente, condamnant le désormais bien mal nommé «exécutif européen» à faire de la figuration. Admettons que, comme on l'écrit sur les prospectus boursiers «la performance passée ne préjuge pas des résultats à venir» et faisons crédit au candidat à un second mandat de cinq ans à la tête de la Commission européenne du «haut niveau d'ambition politique» dont il a cruellement manqué depuis 2004. Et regardons le «programme» de l'impétrant.

 

«C'est Barroso et un programme», a-t-on fait savoir dans l'entourage du président français Nicolas Sarkozy pour justifier l'appui à l'investiture du sortant lors du sommet européen des 18 e 19 juin. En fait de programme, Barroso s'est contenté d'adresser aux chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Sept une lettre de deux pages, disponible en anglais uniquement, catalogue de platitudes ampoulées et de slogans creux du genre «nous avons besoin de plus et non pas de moins d'Europe». L'homme qui a contribué à un abaissement sans précédent de l'instance qu'il préside, transformée selon l'expression de Jean-Pierre Jouyet, en simple «secrétariat général» du Conseil européen, c'est à dire en fait des grands Etats, appelle de ses vœux «une Commission forte».

 

Dans ce texte indigent, le «caméléon» Barroso distribue les dragées parfumées aux goûts de ceux qui veulent le refaire roi. Une référence à «l'économie sociale de marché» pour les Allemands. Le «développement de notre secteur agricole» à destination des Français pour qui la calamiteuse Politique agricole commune est la plus sacrée de toutes les vaches. Sans aucune pudeur, l'homme qui n'avait pas daigné interrompre ses vacances pendant la crise géorgienne de l'été 2008 évoque une Europe «qui parle fort et clair, d'une seule voix, sur la scène mondiale». Sans oublier, évidemment l'inévitable référence à «l'économie de la connaissance» comme si la «stratégie de Lisbonne» censée placer l'Union européenne à l'avant-garde...en 2010 n'avait pas été un fiasco lamentable.

 

Quels sont les chantiers majeurs qui attendent la prochaine Commission européenne et sur lesquels Barroso garde évidemment un silence prudent parce qu'ils sont à haut risque politique ?

 

Le premier est évidemment la refonte radicale de la gouvernance économique de l'Union européenne, à tout le moins de la zone euro, à la lumière des enseignements de la crise financière mondiale: réécriture du pacte de stabilité et de croissance, mort une deuxième fois dans ces turbulences et dont les critères opérationnels doivent être revus et complétés et les disciplines renforcées; construction du pilier de politique économique de l'Union économique et monétaire; définition du rôle international de l'euro dans la construction d'une ordre monétaire voué à mettre fin progressivement au règne du dollar; dans ce but, achèvement de l'intégration des marchés de capitaux européens, pour que l'épargne des Européens financent les investissements, la croissance et la promotion du niveau de vie de tous ceux qui vivent et travaillent (ou voudraient travailler) en Europe. La réforme de la régulation financière adoptée la semaine dernière à Bruxelles n'est qu'un premier pas, beaucoup trop timide.

 

Une attention tout à fait particulière devrait être accordée à la préparation des prochaines perspectives financières, le budget pluriannuel de l'UE, qui couvriront la période 2013-2019. Il n'est pas possible d'envisager la reconduction d'une structure de dépenses qui alloue plus du tiers des crédits à la PAC et un autre tiers à des politiques régionales insuffisamment tournées vers la préparation de l'avenir. La question de la taille du budget européen et de son financement doit être posée. Evoquer de nouvelles politiques communautaires (énergie, transports, développement durable, etc.) avec un budget maintenu à moins de un pour cent du PIB de l'Union et sans ressources propres, c'est tout simplement se moquer du monde. L'idée que Bruxelles peut agir par la norme en laissant aux Etats membres la responsabilité quasi-exclusive de la mise en œuvre est un leurre, dévoilé par l'échec de la stratégie de Lisbonne.

 

Enfin, dans le cadre précisément des prochaines perspectives financières, la PAC est appelée à une transformation radicale: elle doit cesser d'être une «politique sociale»... pour les gros, les riches et les têtes couronnées, comme l'a confirmé le travail tardif de transparence sur les vrais bénéficiaires de ses subsides, pour devenir une composante essentielle d'une stratégie de maîtrise de l'espace européen et des ressources rares, d'équilibre des territoires et de santé publique. Et de promotion d'échanges internationaux équitables.

 

En quittant la Commission européenne en 1994 après dix années d'une présidence exceptionnellement productive, Jacques Delors avait laissé aux chefs d'Etat et de gouvernement un épais «Livre Blanc», à la fois testament et feuille de route ambitionnant d'approfondir et d'améliorer l'intégration de l'Europe, de multiplier les politiques communes et d'améliorer entre Etats membres une convergence économique et sociale qui laisse beaucoup à désirer. S'il avait été entendu, ne serait-ce qu'en partie, l'élargissement de 2004 comme la réponse européenne à la crise mondiale auraient été d'une qualité différente. Mais depuis, le «tout sauf un nouveau Delors» est devenu le critère de sélection des présidents de la Commission, recrutés dans le sérail des chefs de gouvernement. Et voilà pourquoi votre fille est muette. Et Barroso le candidat des 27.

 

Publié initialement sur Orange.fr le 23 juin 2009

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