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Billet de blog 2 novembre 2011

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Au pire, il nous restera l'andouillette AAAAA

Une fois n'est pas coutume, joignons notre voix à la clameur populaire pour dénoncer les agences de notation. Mais pas en raison de leur prétendue sévérité ou d'un imaginaire «complot anglo-saxon». Bien au contraire, pour leur incroyable complaisance, leur aveuglement coupable, leur indulgence criminelle à l'égard de la France. 

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Une fois n'est pas coutume, joignons notre voix à la clameur populaire pour dénoncer les agences de notation. Mais pas en raison de leur prétendue sévérité ou d'un imaginaire «complot anglo-saxon». Bien au contraire, pour leur incroyable complaisance, leur aveuglement coupable, leur indulgence criminelle à l'égard de la France.

Avec d'infinies précautions de langage et de calendrier, l'agence américaine Moody's a fait savoir qu'elle mettait sous surveillance, pendant trois mois, la note d'excellence, triple A, dont bénéficie encore la dette souveraine de la République française. Si l'examen en question se révélait négatif, c'est la «perspective» de la note qui pourrait le devenir. Trois mois encore et Moody's, quelle audace!, pourrait faire tomber le troisième A, le remplaçant par un +. On n'imagine pas en effet que cette sanction, qui interviendrait à quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle de 2012, puisse atteindre deux échelons. En fait, le verdict pourrait tomber beaucoup plus vite, si l'agence ne veut pas être accusée d'interférer dans le processus électoral. Ou plus tard, pour la même raison.


A propos de la dette souveraine de la France, les agences de notation commettent la même erreur, volontaire, que sur les produits financiers structurés, les fameuses CDO (collateral debt obligation) que la crise des «subprime» a sorti de la profitable obscurité où les maintenaient leur ingénieux créateurs. Le procédé, on s'en souvient peut-être, consistait à mélanger dans un même panier des pommes pourries, placées au fond, et de resplendissantes «Golden» ou «Reines des Reinettes», mises en évidence pour l'œil du chaland. Et à attribuer la meilleure note possible, le triple A, à ce sandwich club de «tranches» dont certaines étaient pourtant destinées à finir à la poubelle. Mais seulement après avoir été vendues aux gogos, de préférence suisses, allemands ou...français, attirés par la belle apparence du haut du panier.
Dans la CDO des dettes souveraines de la zone euro, les pommes mises en vente avec l'emballage de la République française bénéficiaient de la proximité avec les produits récoltés à point dans les vergers d'outre-Rhin. Autrement dit, le spread, c'est-à-dire la prime de risque séparant le Bund de l'OAT, était à peine visible à l'œil nu, 20 petits points de base (0,2%), parfois moins. C'était le bon temps. Mais même des agents de notation affligés d'une vue particulièrement basse ont fini par renifler le léger parfum de moisi s'échappant des pommes «Made in France». Il faut dire que «les marchés», qui les précèdent toujours devant les étals, étaient passés par là. Ils n'avaient pas attendu Moody's pour flairer une tromperie sur la marchandise.
Voilà en effet un pays, la France, qui n'a pas présenté un budget en équilibre depuis 37 ans, dont le déficit budgétaire excède désormais le tiers du budget (le calcul en pourcentage du PIB relève de la chirurgie esthétique), qui détient le record mondial de la dépense publique (57% du PIB) et dont le niveau de prélèvements obligatoires (annoncés au-dessus de 45% à nouveau pour l'exercice budgétaire 2012) signale l'étroitesse des marges de manœuvre. Ce qui n'est le cas, soit dit en passant, ni du Japon, ni des Etats-Unis, où les «réserves fiscales prouvées» sont substantielles.
Nicolas Sarkozy, trottinant derrière Angela Merkel au dernier «sommet de la dernière chance» (en attendant le prochain) à Bruxelles pour faire la leçon à Silvio Berlusconi, c'est l'hôpital qui se moque de la charité. L'Italie a certes un stock historique de dettes supérieur à celui de la France mais elle dégage un excédent budgétaire primaire (avant charge d'endettement) depuis plusieurs années et ce sont les Italiens, y investissant d'ailleurs pour partie le produit de la fraude fiscale, qui détiennent l'essentiel des bons de leur Trésor. Rien de tel en France, qui accumule année après année les déficits commerciaux, la très "compétente" Mme Lagarde, en charge du dossier pendant plus de six ans, étant partie au FMI en laissant derrière elle un trou record (plus de 70 milliards d'euros attendus en 2011). Les deux tiers de la dette publique française sont dans les mains de non-résidents.
Très logiquement, la prime de risque sur l'OAT évolue désormais autour de 120 points de base (1,2%). Et dans le «couple» improbable Merkel/Sarkozy, chacun sait bien qui porte la culotte.
PS: l'agence de notation de l'andouillette est l'Association Amicale des Amateurs d'Andouillette Authentique, qui attribue son quintuple A aux meilleurs produits nationaux et jouit d'un monopole ayant échappé jusqu'à présent à la vigilance des autorités de la concurrence de l'Union européenne.

Publié initialement sur Orange.fr, le 25 octobre 2011