Comme le prince Potemkine, qui offrait à son impératrice de maîtresse le spectacle de pimpants villages en carton-pâte pour cacher la misère sordide des moujiks russes, l'agriculture française expose chaque mois de février, quand la nature se repose, une image d'Epinal sans grand rapport avec la (triste) réalité des campagnes. La classe politique française, qui se boucherait le nez en entrant dans une vraie cour de ferme, défile porte de Versailles pour caresser dans le sens du poil l'électeur rural (à défaut du cul de la vache si cher à Jacques «l'ami des paysans» Chirac). Les clichés et les poncifs sur les racines paysannes de la France y volent en escadron.
Or, le modèle productiviste archaïque qui a vidé les terres françaises de ses hommes et nos assiettes de produits comestibles, est dans une impasse, au fond de laquelle se dresse un mur vers lequel les responsables de ce désastre se précipitent en klaxonnant. La Politique agricole commune (PAC) de l'Union européenne, dont la France reste le principal bénéficiaire avec près du quart du total des subventions distribuées par Bruxelles, n'est pas seulement, comme l'auteur de ces lignes l'avait écrit en 2008, «une politique sociale pour les gros, les riches et les têtes couronnées» («L'Europe malade de la démocratie» - Editions Grasset). Elle est aussi une politique économique dont les effets induits, comme pour tout support étatique artificiel, fausse gravement la concurrence et aboutit à des résultats souvent très éloignés de l'ambition annoncée initialement.
L'agriculture «puissance» que revendique la France, encore bien protégée quoi qu'on dise des compétiteurs de premier rang que sont le Brésil ou l'Argentine, se fait maintenant tailler des croupières par... l'Allemagne dans certaines productions animales. On se souvient peut-être que le grand marchandage franco-allemand qui a permis la construction européenne reposait sur cette idée simpliste que l'industrie serait avant tout germanique et l'agriculture essentiellement hexagonale. Les Allemands ont conservé l'industrie, avec le brio que l?on sait, merci pour eux. Mais, adossés aux anciennes fermes d'Etat de l'ex-Allemagne de l'Est et au réservoir de main d'œuvre des nouveaux Etats membres de l'UE, ils attaquent désormais le leadership français en matière agricole, tant pis pour nous.
A qui la faute ? A des responsables français, qui par incompétence, bêtise ou lâcheté (voire les trois à la fois) s'accrochent à un modèle d'agriculture qui, après avoir fait la prospérité relative de l'agriculture française (au prix tout de même de centaines de milliers d'emplois), est en train de se retourner contre elle.
Pour faire simple, l'agriculture est duale. Le nier, c'est persister dans le déni de réalité. D'un côté, les «grandes cultures» qui, aux Etats-Unis comme en Europe, attirent l'essentiel des subventions alors que la règle devrait être pour elles la compétition ouverte avec le reste du monde, y compris si nécessaire par le franchissement de nouveaux seuils dans la taille des exploitations. Les gros céréaliers ou betteraviers de la Beauce, de l'East Anglia ou du Mecklembourg doivent pouvoir trouver l'équilibre sans les béquilles fournies par les contribuables.
De l'autre, il faut reconstruire, puisqu'elle a été saccagée par des décennies d'errements politiques et bureaucratiques, une agriculture familiale de qualité et de proximité en jouant de toute la gamme des outils disponibles. L'enjeu, ce sont des centaines de milliers d'emplois qualifiés à l'échelon français et européen, la survie à long terme ou la renaissance de communautés, de paysages et d'héritages culturels.
Les normes environnementales, d'origine, de qualité et de santé publique, en luttant contre les fraudes récurrentes du secteur agro-alimentaire qui pénalisent les concurrents loyaux et volent les consommateurs, avec dans certains secteurs (l'huile d'olive, par exemple) la présence peu discrète d'authentiques mafieux. Les circuits de vente en cassant une fois pour toutes le comportement anticoncurrentiel de la grande distribution. L'information et l'éducation du public. La «mal bouffe» est un élément trop négligé du creusement des inégalités sociales et un prélèvement indu, par ceux qui en sont responsables, sur le budget santé de la nation. Et les aides, mais surtout à l'organisation des filières, à la formation des hommes, à l'innovation technologique responsable, à la promotion commerciale, aux circuits commerciaux courts, etc. Il s'agit là d'une liste non exhaustive.
Mais la meilleure des subventions pour l'agriculture de qualité, c'est celle qui est retirée à «l'agriculture puissance». Et ce qui vaut pour l'agriculture familiale de la Corrèze, vaut tout autant pour l'agriculture de subsistance du Zambèze, sauf le respect dû aux mânes de Raymond Cartier.
Bien entendu, les Princes qui nous gouvernent (si mal) ne l'entendent pas de cette oreille. Avec l'élection à sa tête d'un représentant des grandes cultures, le céréalier beauceron Xavier Beulin, figure de prou de la filière oléagineuse, la FNSEA s'est mise en ordre de bataille pour que la PAC d'après 2013 ressemble comme deux gouttes d'eau à la politique actuelle, inégalitaire, productiviste et protectionniste. Sous le couvert du dernier leurre à la mode, la «sécurité alimentaire». Et le ministre de l'Agriculture, comme il se doit, fera ce qu'on lui dira de faire. «Bon appétit, Messieurs, Ô ministres intègres.....»
Publié initialement sur Orange.fr, le 24 février 2011