Libérer La Poste de l'Etat

Autant sinon plus que d'un «plan stratégique», La Poste a besoin d'un nouvel actionnariat. En clair d'une privatisation, le plus vite possible, afin de libérer ce groupe menacé d'obsolescence de la calamiteuse tutelle de l'Etat français, mauvais actionnaire et piètre stratège.

Autant sinon plus que d'un «plan stratégique», La Poste a besoin d'un nouvel actionnariat. En clair d'une privatisation, le plus vite possible, afin de libérer ce groupe menacé d'obsolescence de la calamiteuse tutelle de l'Etat français, mauvais actionnaire et piètre stratège.


Tout récemment, deux nouveaux pays européens ont rendu au public, c'est à dire à des actionnaires privés majoritaires, la propriété de leurs services postaux : le Royaume-Uni avec Royal Mail et le Portugal avec les CTT. Aux dernières nouvelles, le ciel ne leur est pas tombé sur la tête.

Premier motif de cession : l'Etat français est «en faillite» et devrait enfin se résoudre à céder des actifs qu'il gère très mal et qui ne présentent à l'évidence aucun caractère stratégique. De l'aveu même des organisations syndicales de La Poste, y compris Sud-PTT, la présence exclusive  de l'Etat au capital de La Poste (73,68% et le solde via la Caisse des Dépôts) n'a permis ni de défendre le service public, ni de préserver l'emploi. Au cours de la décennie écoulée, La Poste a perdu en moyenne 7.000 salariés par an. Mauvais patron, l'Etat est également un mauvais actionnaire puisqu'il impose au groupe des charges financières considérables qu'il ne compense pas, à hauteur de plusieurs centaines de millions d'euros par an : ainsi pour l'aide à la distribution des journaux papier, ces reliques d'un autre âge, ou l'aménagement du territoire. On retrouve ici l'habituel comportement opaque et hypocrite de la puissance publique en France. Un peu de transparence ne ferait pas de mal.

Second motif de cession : la disparition pièce par pièce du monopole, y compris celle du courrier ordinaire, a privé la propriété publique de toute justification. La concurrence internationale fait rage sur le transport des colis, en forte croissance en raison de l'envolée du commerce électronique, alors que la distribution des lettres s'effondre. On n'écrit pas moins mais presque plus sur du papier à lettre. Il y a d'ailleurs longtemps que l'on pouvait trouver discutable le transport par les facteurs de matériel de promotion commerciale. Service public ? Au demeurant, une bonne partie des salariés du groupe, à la Banque Postale notamment, ne sont plus des fonctionnaires.

Troisième motif de cession : actionnaire radin et aux poches vides, uniquement soucieux de prélever sa dime, l'Etat est largement responsable du retard mis par La Poste à affronter les bouleversements technologiques qui conduisent son activité traditionnelle à être gérée en extinction. Le contraste avec la Deutsche Post est frappant. Depuis sa privatisation par étapes entre 2000 et 2005, la poste allemande a multiplié les acquisitions, notamment celle de DHL, pour devenir un des leaders mondiaux de la logistique.

Afin de mettre en oeuvre une stratégie ambitieuse visant à faire face au bouleversement copernicien qui la menace, La Poste aura besoin d'investir, de nouer des alliances, de procéder à des prises de contrôle. Elle le ferait avec l'argent de l'Etat et sous la houlette d'un chef de bureau du Trésor ?

Est-ce qu'une mutation aussi radicale que celle imposée par le déclin irrésistible du courrier est facile à vivre pour les personnels de La Poste ? Non. Elle est souvent dramatique. N'importe quel client de la Banque Postale peut comprendre que jamais certains guichetiers ne deviendront conseillers financiers (cela dit, les reconversions dans les banques commerciales privées n'ont pas non plus été des parties de plaisir). Mais justement, La Poste doit avoir un avenir en dehors de la Banque Postale. Et pas celui des "services à la personne", dénomination pas très gratifiante pour des postiers légitimement fiers de leur histoire et de leur culture.

Au cours des dernières décennies, peu de secteurs ont connu de bouleversement aussi profonds que la logistique, devenue une industrie à part entière, au déploiement mondial. Mais l'utilisateur final, le particulier, a été largement tenu à l'écart des bénéfices de cette révolution. Nonobstant Amazon, qui a donné un coup de vieux aux organisations comme La Poste, c'est encore le client qui va au produit, dans ces hideuses cathédrales de la consommation de masse que sont les hypermarchés, dont les propriétaires écrasent les producteurs et pressurent les consommateurs.

Avec le commerce électronique et la vente directe, la production et la distribution pourraient enfin s'extraire de l'économie marchande taylorienne, centralisée, totalitaire, libérant un gigantesque potentiel de créations, de relations et d'échanges. Ce qui appelle la construction de réseaux entièrement nouveaux, au maillage très fin. La Poste a ce réseau. Il doit simplement changer d'objet. A noter qu'un tel service de proximité existe de longue date au Japon, très efficace et bien meilleur marché que les «coursiers» internationaux : il s'appelle «takkyubin».

Evidemment, on peut faire le choix de s'accrocher à un passé qui se meurt. Mais à l'heure où Amazon projette l'arrivée des drones dans la distribution des colis, la bicyclette jaune du facteur revêt un côté Jour de Fête assez pathétique. Adapt or die, telle est la question.

Publié initialement sur Orange.fr, le 30 janvier 2014 

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