Philippe Riès
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Billet de blog 5 juil. 2013

Inflation : pourquoi le Brésil est menacé de rechute

C'est curieux, les centaines de milliers de Brésiliens qui sont descendus dans les rues pour exprimer leur colère, ne semblent pas partager l'enthousiasme pour l'inflation de certains bons esprits, à commencer par Olivier Blanchard, économiste en chef du Fonds monétaire international qui avait en quelque sorte légitimé les appels à la hausse des prix comme remède à la crise.

Philippe Riès
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C'est curieux, les centaines de milliers de Brésiliens qui sont descendus dans les rues pour exprimer leur colère, ne semblent pas partager l'enthousiasme pour l'inflation de certains bons esprits, à commencer par Olivier Blanchard, économiste en chef du Fonds monétaire international qui avait en quelque sorte légitimé les appels à la hausse des prix comme remède à la crise.


Les 20 centimes de hausse sur le ticket de transport à Sao Paulo, qui ont déclenché une vague nationale de protestation ébranlant le pouvoir et la classe politiques brésiliens, ne sont en effet qu'une des manifestations d'un phénomène inquiétant : le pays, où l'inflation galopante a été un véritable cancer économique et social pendant des décennies, est menacé de rechute. La hausse des prix a atteint 6,5% en rythme annuel en mai, conduisant la banque centrale, à contrecourant de la tendance mondiale, à relever ses taux directeurs.
Comme ministre des Finances puis président de la République, le véritable grand homme de la fin du 20ème siècle au Brésil, Fernando Henrique Cardoso, s'était acharné à éradiquer ce mal congénital, qu'il qualifiait à juste titre «d'impôt sur les pauvres». Les plus riches ayant toujours eu la capacité de se protéger du «débasement» de la monnaie nationale en plaçant leurs économies en dollar, à l'intérieur ou hors des frontières. Rappelons que l'inflation, toujours à deux chiffres, faisait aussi le bonheur des banques brésiliennes pour lesquelles elles représentaient une véritable rente prélevée sur les autres agents économiques.
Cardoso avait laissé à son successeur Lula un pays apparemment guéri de ce mal endémique. Mais sans avoir eu le temps ni les moyens ou la volonté de s'attaquer aux causes structurelles de cette dérive chronique des prix. D'abord, un système politique dysfonctionnel, profondément corrompu et clientéliste, une partitocratie éclatée aggravée par les baronnies régionales et locales. Un secteur public couteux et inefficace, instrument de pouvoir de la classe politique. Ce n'est pas un hasard si les transports urbains, chers et peu performants, ont été la première cible des manifestants, avant que les revendications ne prennent un tour résolument politique. Les deux problèmes sont étroitement liés. Enfin, des inégalités sociales marquées, qui se traduisent, entre autres choses, par un taux d'épargne national très insuffisant et des classes moyennes pas assez fortes.

Les gouvernements du PT (parti des travailleurs), ayant mis beaucoup d'eau dans leur «cachaça» révolutionnaire, se sont accommodés du système politique, préférant le manipuler (énorme scandale du "mansalao") que de s'y confronter pour le réformer. Lula a surfé sur la forte croissance du pays, due notamment à une conjoncture exceptionnelle dans les matières premières minières et agricoles, pour procéder à une amélioration sensible de la redistribution sociale. Une diplomatie ambitieuse, symbolisée par la surenchère pour obtenir l'organisation de la Coupe du Monde de football en 2014 et des Jeux Olympiques à Rio en 2016, l'usage de Petrobras, la compagnie nationale pétrolière, comme caisse de développement, cela va bien tant que les vents extérieurs sont favorables.
L'affaire s'est compliquée avec la «guerre des monnaies», déclenchée par la Réserve fédérale américaine et dénoncée comme telle par Brasilia, qui a provoqué initialement une forte appréciation du réal. Dégradation de la conjoncture internationale (le Brésil commerce d'avantage avec l'Europe en crise qu'avec les Etats-Unis), recul marqué de la croissance, mesures protectionnistes qui impactent la hausse des prix intérieurs, confusion dans la stratégie économique du gouvernement, notamment en matière industrielle et minière : il n'en fallait pas plus pour que s'enclenche une spirale négative, conduisant à l'explosion sociale.
Pour reprendre la main, la présidente Dilma Rousseff met enfin la réforme du système politique à la place qu'elle mérite, la première. Pour qu'elle est une chance de réussir, face à la puissante coalition des intérêts en place, au coeur même de sa coalition gouvernementale, il faudrait que la dynamique de la rue trouve une expression politique cohérente. L'indignation est une condition nécessaire mais pas suffisante. Les Européens en savent quelque chose.

Publié initialement sur Orange.fr, le 27 juin 2013

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