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Billet de blog 6 juillet 2011

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Le vide sidéral de la politique européenne

Aux dernières nouvelles, José Manuel Durao Barroso est bien vivant. La preuve, il a rencontré en marge du dernier sommet européen de Bruxelles le nouveau chef du gouvernement portugais, Pedro Passos Coelho. Nous voilà rassurés. Enfin, façon de parler.

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Aux dernières nouvelles, José Manuel Durao Barroso est bien vivant. La preuve, il a rencontré en marge du dernier sommet européen de Bruxelles le nouveau chef du gouvernement portugais, Pedro Passos Coelho. Nous voilà rassurés. Enfin, façon de parler. Car l'existence physique du président de la Commission européenne n'empêche pas la disparition politique des institutions communautaires censées animer la construction d'une Europe «toujours plus unie». La crise des dettes souveraines dans la zone euro est avant tout politique. Elle marque le «triomphe», si l'on ose dire, de la gestion «intergouvernementale» sur la méthode communautaire qui avait fait la force du projet européen.

On ne le répétera jamais assez: en termes macro-économiques, la dette souveraine de la République Hellénique, c'est de la petite bière. Quelque 3,5% de la richesse créée chaque année par l'Union européenne, alors que les crises financières qui ont frappé des dizaines de pays depuis la fin du système de Bretton Woods en 1971 ont consommé jusqu'au tiers du PIB des pays atteints. Pourquoi un ensemble économique européen dont le PIB dépasse les 12.000 milliards d'euros se révèle-t-il incapable, depuis près de deux ans, de trouver une solution rapide et viable à ce problème en somme mineur?
A cause de la «contagion», vous répondra-t-on. Autrement dit, si le maillon faible grec saute, une réaction en chaîne pourrait faire tomber comme des dominos les autres pays «périphériques» jusqu'à l'Espagne, voire menacer un membre fondateur de l'UE comme l'Italie dont l'encours de dette publique dépasse les 2.000 milliards d'euros. Admettons. Mais une contagion a besoin d'un véhicule susceptible de transporter le virus. Quel est donc le concombre «bio» qui pourrait semer la désolation dans le paysage financier européen? Les banques, vous dira-t-on. Les banques européennes, allemandes et françaises notamment, qui ont souscrit aux obligations grecques (et portugaises, et espagnoles...) comme elles avaient financé avec ardeur les crédits hypothécaires «subprimes» aux Etats-Unis. Avec le résultat que l'on sait.
Depuis que la crise financière globale a éclaté en août 2007, avant de prendre un tour dramatique en septembre 2008 après la faillite de Lehman Brothers, on s'époumone à répéter aux princes qui nous gouvernent que la porte d'entrée dans un processus de règlement est le nettoyage à la paille de fer du bilan des banques. Les Japonais, auxquels il avait fallu presque dix ans pour aboutir à cette conclusion, l'ont payé d'une puis de deux «décennies perdues». Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Au lieu d'appliquer aux banques européennes la chirurgie lourde qui s'imposait (ce qu'ont fait les Suisses), les gouvernements du Vieux Continent, celui de Berlin tout spécialement, ont choisi les médecines douces.
On leur donne jusqu'en 2019, autant dire jusqu'aux calendres grecques, pour accumuler les fonds propres qui devraient, théoriquement, les mettre à l'abri d'un risque «systémique» provoqué par la défaillance de l'une d'entre elles. Quant aux «stress tests" qui devaient mesurer la capacité de résistance des banques européennes, ceux qui les ont «subis» doivent encore en rire. Et les nouveaux examens, dont les résultats se font attendre, ne prendraient toujours pas en compte l'hypothèse d'un défaut partiel de la Grèce. Sujet tabou. Autrement dit, la mesure des risques ignore délibérément le danger numéro un. Elle est bien bonne.
En acceptant, malgré la mise en garde d'Axel Weber, l'ancien président de la Bundesbank, sur le danger d'acheter la dette publique des Etats européens, en violation des Traités, la Banque centrale européenne est tombée dans un piège. Elle ne peut envisager aujourd'hui l'incontournable restructuration de la dette grecque qui se traduirait pour elle par de lourdes pertes dans un bilan désormais truffé d'obligations pourries. Mais le dispositif a un mérite... pour les banques. Il leur permet, et elles ne s'en privent apparemment pas, d'alléger discrètement leurs engagements en repassant la patate chaude à celui qui sera inévitablement le payeur en dernier ressort, le contribuable européen. En réclamant à corps et à cri la «participation du secteur privé» comme condition du soutien allemand à la Grèce, Angela Merkel se moque du monde.
Toute cette sinistre comédie ne serait pas possible si la Commission européenne existait encore et jouait son rôle, avec le soutien d'un Parlement aux pouvoirs théoriquement renforcés par le Traité de Lisbonne (mais le PE lui aussi est aux abonnés absents). En mettant un incompétent notoire à un poste clef, les chefs de gouvernement européens, à commencer par le prétendu «couple franco-allemand», savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. La preuve, ils viennent de recommencer en propulsant Christine Lagarde à la tête du Fonds Monétaire International. Attachez vos ceintures.

Publié initialement sur Orange.fr, le 28 juin 2011