Jusqu'à ce jour le titre de pire ministre des Finances de la Ve République était détenu par Edmond Alphandéry. Mais Christine Lagarde, surtout remarquée pour l'empressement avec lequel elle exécute les basses besognes de l'Elysée (affaires Tapie, Pérol, etc.), vient de défier Alphandéry sur le terrain même qui a valu à ce dernier cette distinction: les relations avec l'Allemagne.
Certains se souviennent peut-être qu'en juin 1993, le ministre des Finances du gouvernement de cohabitation d'Edouard Balladur avait annoncé urbi et orbi avoir «convoqué» à Paris le ministre allemand des Finances Théo Waigel et le président de la Bundesbank Helmut Schlesinger pour débattre avec eux de la baisse des taux d'intérêt en Europe. La manière et le sujet (pas vraiment celui dont un banquier central veut discuter sur la place publique) avaient laissé pantois les dirigeants de la République fédérale et réveillé l'appétit des marchés. Quelques semaines plus tard, le franc français subissait de violentes attaques spéculatives mettant en question son appartenance au SME et ne devait son salut qu'à une aide massive de la Bundesbank.
Bien mal conseillée (la mémoire institutionnelle serait-elle défaillante à Bercy ?), Mme Lagarde a cru malin de jouer au même petit jeu, en attaquant, qui plus est dans le Financial Times (il faut dire que «pink paper» lui a décerné récemment le titre de meilleur ministre des Finances européen), un «modèle» économique allemand qu'elle juge pas «nécessairement viable sur le long terme et pour l'ensemble du groupe» des pays participants à la monnaie unique.
Avant d'en venir au fond, voyons d'abord la forme. Elle est représentative d'un mode de gouvernement dans lequel, dixit les «sarkologues» parisiens, le chef de l'Etat juge ses ministres au bruit médiatique qu'ils sont capables de générer. Dans d'autres démocraties, les ministres travaillent dans leur bureau et rendent des comptes aux parlementaires. Sous la Vème République sarkoziste, ils font du «buzz», inondent la presse de communiqués et d'invitations à des manifestations et déplacements en tous genres, se font entendre des radios et voir des caméras au moindre plan social ou fait divers. A se demander quand ils trouvent le temps de réfléchir et de travailler.
Maintenant sur le fond...Il faudrait d'abord rappeler que l'Allemagne a eu à corriger un handicap né à la fois du coût énorme de la réunification et de l'entrée dans l'UEM à un taux de change du DM relativement surévalué. Notamment vis-à-vis de la France qui au temps de la «désinflation compétitive» chère à Jean-Claude Trichet se frottait les mains à la vue des gains de compétitivité enregistrés année après année sur la concurrence allemande. Tiens, tiens...
Ensuite, réduire l'effort de compétitivité de nos voisins d'Outre Rhin à l'austérité salariale est un peu court. Il s'est agi d'un effort global, portant notamment sur la dépense publique dont le poids a été réduit de quelque 9 points de PIB entre 1998 et 2007. La dépense publique française est supérieure de cinq points à la moyenne européenne et dépasse même le niveau suédois (sans avoir, et de loin, la même efficacité dans la réduction des inégalités). L'Allemagne n'est pas responsable de l'inénarrable saga française des 35 heures (on en est où, au fait ?), du million d'emplois publics créés en France depuis 1981 (chaque création d'emploi public détruit 1,5 emploi marchand), de notre mille feuilles administratif ou de notre fiscalité imbécile, instable et injuste. Cette liste n'est pas limitative.
Les Allemands, qui ont largement inventé la protection sociale avec Bismark, semblent avoir compris que pour redistribuer, il faut créer. Concept manifestement hors d'atteinte du cartésianisme français. Sans parler des Grecs, bien qu'Aristote et les Stoïciens aient inventé la logique. Quoique les Grecs soient aujourd'hui conviés à une session de rattrapage intensif. Les Allemands acceptent la mondialisation comme un fait et cherchent à s'y adapter pour en tirer le meilleur (ou le moins mauvais) parti possible. Une grande majorité des Français la refusent.
L'Allemagne n'est pas un modèle. Elle est confrontée, comme le Japon d'ailleurs (autre pays qui avait gagné la paix après avoir perdu la guerre), à une situation démographique dramatique et l'intégration de l'ancienne RDA est loin d'être optimale. Le débat entre Paris et Berlin est légitime et il y a d'ailleurs des instances bilatérales prévues pour cela, plus ou moins tombées en déshérence parce que pas assez «médiatiques» sans doute. Mais la France serait plus légitime dans ses interrogations si elle avait commencé à balayer devant sa propre porte. En silence.
Publié initialement sur Orange.fr le 30 mars 2010