Le journalisme condamné par le marché?

Si j'ai choisi de publier sur ce blog non pas un billet mais bien un article de journaliste tiré des notes abondantes prises pendant la leçon inaugurale de Todd Gitlin pour la rentrée des étudiants en journalisme de Sciences-Po, ce n'est pas pour céder à la tendance bien connue de la presse à se regarder le nombril. Mais parce que les réflexions de ce précurseur de la "Nouvelle Gauche" américaine recoupent la problématique qui est au coeur du projet Médiapart.

Si j'ai choisi de publier sur ce blog non pas un billet mais bien un article de journaliste tiré des notes abondantes prises pendant la leçon inaugurale de Todd Gitlin pour la rentrée des étudiants en journalisme de Sciences-Po, ce n'est pas pour céder à la tendance bien connue de la presse à se regarder le nombril. Mais parce que les réflexions de ce précurseur de la "Nouvelle Gauche" américaine recoupent la problématique qui est au coeur du projet Médiapart. En relevant en passant que cette entreprise repose bien sur la confiance dans le marché: c'est la qualité de l'offre qui doit créer la demande et conduire un nombre toujours plus importants de lecteurs à vouloir payer pour une information de qualité. C'est aussi parce ce que Gitlin nous y rappelle avec force que démocratie et journalisme indépendant sont "intimement liés", en se référant au libéral Walter Lippmann.

La loi du marché est-elle en train de condamner le journalisme de qualité, le reportage sérieux (il devrait s'agir de tautologies mais hélas...) à disparaître, sauf à devoir sa survie à de généreuses fondations (aux Etats-Unis) ou à des subventions publiques (en Europe)?

 

Il est des perspectives plus enthousiasmantes pour construire la leçon inaugurale d'une école de journalisme, en l'occurrence celle de Sciences-Po, mais c'est bien à ce choc avec la dure réalité de la crise de la grande presse américaine que Todd Gitlin a convié son auditoire le jeudi 4 septembre. L'auteur, entre autres ouvrages, de «Media Unlimited» et professeur à la prestigieuse école de journalisme de l'université Columbia (New York) a préféré avertir son (essentiellement) jeune public, s'il en était encore besoin: «Il faut être réaliste et s'attendre à ce qu'une carrière de journaliste ne soit pas une ascension sereine sur une échelle de soie. Ce n'est pas un métier pour des gens aux nerfs fragiles».

 

Chute irrésistible des ventes des grands journaux, fermeture (complète dans certains cas) des bureaux à l'étranger, réduction d'un quart des effectifs dans les salles de rédaction: les effets de la crise économique qui atteint la presse écrite aux Etats-Unis sont connus. Au total, «la place consacrée à l'information a été réduite».

 

Les causes également: assèchement des très profitables petites annonces parties sur le net où elles sont gratuites pour l'annonceur, concurrence du même net pour l'attention des jeunes générations (l'âge moyen d'un lecteur de la presse de qualité est 55 ans), déferlement des journaux gratuits. Et d'autres plus diffuses: le temps consacré à la lecture dévoré par le travail ou le transport.

 

Le reconcement des grandes familles

 

L'impact sur la santé financière des entreprises de presse a été dévastateur: «en trois ans, souligne Todd Gitlin, les éditeurs de journaux cotés en bourse ont perdu 42% de leur capitalisation». Avec une conséquence évidente : le désistement progressif des grandes familles qui avaient longtemps considéré comme un devoir sacré de préserver les grands journaux de la pression du marché. «Les familles étaient le moyen d'isoler les journaux de la pression du marché. Sur quatre, deux sont parties», rappelle-t-il.

 

Il évoque ainsi le «voyage tragique» du Los Angeles Times (anciennement propriété de la famille Chandler), qui a fini dans les mains d'un magnat de l'immobilier, a perdu un quart de ces journalistes depuis l'an 2000 et dont le directeur de la rédaction a été récemment remercié pour avoir refuser de couper de nouvelles têtes. Après des années d'hésitation et de querelles, les Bancroft ont accepté de vendre le Wall Street Journal (avec le groupe Dow Jones) à l'ogre australo-américain Rupert Murdoch. Les Graham possèdent toujours le Washington Post mais c'est une très rentable activité de «boîtes à bac» (cram schools) qui comble les pertes du journal. Pour n'avoir pas conduit de diversification, le New York Times des Sulzberger «subit une hémorragie financière», explique Todd Gitlin.

 

«Les journaux n'ont pas anticipé ces défis», constate-t-il, avant de mettre en garde sur les promesses de l'Internet, présenté un peu vite «comme le défi mais aussi la résurrection» de la presse papier. La publicité Internet a certes progressé de 19% en 2007 mais ne représentait encore que 7% de la dépense totale des journaux. Sur les 30 principaux sites, 14 ont subi une chute d'audience en 2007. Pour Todd Gitlin, «nous n'avons pas un modèle d'activité qui prouve que la rentabilité soit possible».

 

Une crise d'autorité

 

«L'autre crise est d'une certain manière plus difficile à cerner"», explique le professeur de Columbia. Crise d'autorité du journalisme, crise de crédibilité, avec chez les journalistes «le sentiment que le monde qu'ils ont connu est en train de disparaître», qu'ils appartiennent peut-être, comme hier le cocher de fiacre et le maréchal ferrand à l'arrivée de l'automobile, à une espèce en voie de disparition. Il évoque, dans les salles de rédaction, «ce mélange de démoralisation et de fierté caractéristiques des espèces menacées».

 

Sentiment aggravé par la nostalgie d'un âge d'or supposé, ce que Todd Gitlin appelle «le moment Woodward-Bernstein» (les reporters du Watergate), quand la presse a émergé du naufrage des autres institutions américaines. Cette période «a créé l'illusion que le journalisme était évidemment audacieux, indépendant et fiable».

 

Mais dans l'histoire américaine, de telles phases (le New Deal en fut une autre), «qui conduisent à une revalorisation du prestige du journalisme» ont été l'exception plutôt que la norme, parce que le journalisme est associé au pouvoir politique dans un pays où «c'est la vie privée qui est à l'honneur et doit être protégée de l'Etat, où la vie publique est regardée avec soupçon».

 

Outre les propres défaillances de la presse américaine (articles bidonnés, tendance à l'alignement sur les thèses officielles du 11 septembre jusqu'au début de la guerre en Irak), la montée du fondamentalisme religieux comme du «cynisme éduqué» ont contribué au déclin de la crédibilité de la presse. Todd Gitlin mentionne l'attaque contre les «cosmopolites» lancée à la convention républicaine par Sarah Palin, nouvelle idole des conservateurs américains après son investiture comme candidate à la vice-présidence sur le ticket républicain. «Le discours sur les ‘médias de gauche', qui remonte aux années de la présidence Nixon, est aujourd'hui un lieu commun aux Etats-Unis. Ce populisme de droite est une composante importante de cette crise».

 

Mais, analyse l'auteur de "Media Unlimited", «la crise d'autorité qui affecte le journalisme fait partie d'une crise plus large» et qui n'est pas limitée aux Etats-Unis. «Nous sommes au milieu d'une transformation social globale» caractérisée par «le passage d'institutions verticales à des institutions horizontales», en marche vers un monde «décentralisé et éparpillé», membres de sociétés où la structure pyramidale cède le pas aux réseaux.

 

Démocratie et journalisme

 

Le journaliste est confronté à la montée en puissance ce que Todd Gitlin appelle «l'émergence en ligne des vecteurs d'opinion saturés», les blogs et autres formes d'expression sur le net. «Il faut être lucide sur ce que ces sources ne sont pas : du reportage sérieux», dit-il.

 

«Je ne néglige pas l'importance de l'agrégation» de nouvelles circulant sur le net «mais le vrai travail de reportage coûte cher». Un blog n'a pas d'argent. Aux Etats-Unis, à quelques dizaines d'exceptions près, les blogueurs ont «vrai job» (a day job) qui les subventionne. «Les blogueurs ont une place dans l'information, ce qu'ils n'ont pas c'est un salaire».

 

Or, l'enjeu de la crise du journalisme va très au-delà du sort d'une profession. «Quand des gouvernements se sont pas surveillés, ils sont libres de déclencher des guerres». Il rappelle la définition du travail du journaliste donnée par Walter Lippmann dans son livre «Public Opinion» (publié en 1922) : «donner de la réalité une image à partir de laquelle l'homme peut agir».

 

En ce sens, explique Todd Gitlin, «le statut du journalisme s'élève ou chute avec celui de la démocratie. Le journalisme et la démocratie sont connectés de manière intime». En effet, «le journalisme ne peut pas fonctionner en l'absence d'une institution qui transforme les mots en action».

 

C'est cette fonction sociale essentielle qui est oblitérée quand on se contente de constater que «le journalisme appartient à une industrie dont l'activité consiste à attirer l'attention» ou si on se résigne «à ce que le journalisme ne soit rien d'autre qu'un agent de distraction», en concurrence avec d'autres pour «les yeux et les oreilles» du public. Danger d'autant plus grand que «quand le journaliste perd son autorité, il peut avoir tendance à compenser» en flattant le pouvoir politique ou en caressant l'opinion dans le sens du poil.

 

Fondations ou subventions ?

 

Qui dés lors «paiera pour le reportage sérieux» ? s'interroge Todd Gitlin. «C'est le travail de la grande presse». Mais, avoue-t-il, «je ne vois pas de solution dans le cadre de l'actionnariat privé», répond-il. «Je vois une solution dans les subventions publiques», comme cela se pratique dans certains pays du nord de l'Europe, mais pas aux Etats-Unis «car les Américains n'y sont pas prêts pour des raisons idéologiques». D'où la signification d'une entreprise comme Pro Publica, site de journalisme d'investigation dirigé par l'ancien directeur de la rédaction du Wall Street Journal Paul Steiger et généreusement financé par une fondation californienne.

 

Ultime message de Todd Gitlin aux étudiants en journalisme de Sciences-Po : «Je n'ai pas de happy end à vous offrir, ni de scénario de fin du monde d'ailleurs. Les époques de rupture sont des périodes fertiles. Et ne croyez pas ceux qui vous disent qu'ils savent où tout cela nous conduit». Un vrai maître en journalisme.

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