L’idée du Nord : quand l’Europe perd sa boussole

Le sommet de la Santa Tecla n’est pas un lieu mal choisi pour méditer sur le destin aujourd’hui troublé de l’Europe. On y prend naturellement de la hauteur. Perché sur ce cône presque parfait, on embrasse du regard l’embouchure majestueuse du rio Minho, qui affiche un léger embonpoint avant de se jeter dans l’océan.

Le sommet de la Santa Tecla n’est pas un lieu mal choisi pour méditer sur le destin aujourd’hui troublé de l’Europe. On y prend naturellement de la hauteur. Perché sur ce cône presque parfait, on embrasse du regard l’embouchure majestueuse du rio Minho, qui affiche un léger embonpoint avant de se jeter dans l’océan. Sur la rive opposée, la très ancienne ville portugaise de Caminha s’illumine dans le soir qui tombe. A Guarda (en galicien), sa cousine espagnole, s’est elle nichée au nord du mont, et la digue de son port repousse inlassablement les vagues de l’Atlantique.

 

La Santa Tecla vue du côté portugais eu La Santa Tecla vue du côté portugais eu

Pour la perspective historique, ce n’est pas mal non plus. Il y a plus de deux mille ans, cette montagne sacrée (Santa Tegra en castillan) accueillait un des plus importants peuplements fortifiés antérieurs à la conquête romaine. Sur une vingtaine d’hectares, une population de quelque cinq milles personnes occupait ces demeures familiales organisées autour d’un étroit patio. Le «castro» de la Santa Tecla  est un des plus beaux vestiges de cette civilisation du granit qui s’étendait sur toute la partie nord ouest de la péninsule ibérique, quand le Minho n’était pas une frontière artificielle mais un trait d’union.

 

Le "castro" de Santa Tecla © phr Le "castro" de Santa Tecla © phr

A l’heure où la crise de la zone euro, une médiocre affaire de gros sous, ravive les passions nationales les plus vulgaires et les stéréotypes chauvins les plus éculés, on pense inévitablement à cette réflexion attribuée à Jean Monnet : «si nous avions su, nous aurions commencé la construction européenne par la culture». Qui nous enseigne, par exemple, qu’au nord et au sud du Minho, le même peuple parle la même langue. Comme le rappelle le militant «nordiste» portugais Joaquim Pinto da Silva, créateur à Bruxelles de la librairie «portugaise et galicienne» Orfeu, le galicien est un portugais que la domination castillane a empêché de grandir.

 

En presque tout, sauf l’appartenance «nationale», la Galice est un nord du Portugal en deçà du Tage : langue mais aussi histoire, topographie agitée, végétation luxuriante abreuvée aux pluies océanes, jusqu’aux cépages qui escaladent les coteaux viticoles et aux camélias «japonais» prospérant à la fraîcheur des jardins. Au delà du Tage (Alentejo), dans les plaines latifundiaires brulées par l’été caniculaire où les taureaux somnolent à l’ombre des «sobreiros» (chênes lièges), c’est déjà l’Afrique.

 

Curieuse, cette résurgence, dans le débat européen, de l’opposition Nord/Sud. Le Nord, laborieux, austère, honnête, protestant et le Sud, léger, nonchalant, dispendieux, corrompu. Le Nord qui devait maintenant payer pour le Sud et se fait tirer l’oreille. Comme l’écrivait Oscar Wilde, «je respecte les lieux communs parce qu’ils guident le monde». Mais point trop n’en faut.

 

A croire que l’Islande et l’Irlande, enivrées un temps de spéculation immobilière, de folie des grandeurs financière, d’argent facile et de corruption politique, avaient largué les amarres afin de dériver vers des mers plus chaudes. Pourtant, derrière un cliché, se cache, parfois, une part de vérité.

 

La place forte des Bourguignons à Guimaraes © phr La place forte des Bourguignons à Guimaraes © phr

«Le Portugal est né ici» affiche fièrement la nordique Guimaraes, capitale européenne de la Culture en cette année 2012, dont le centre historique exceptionnellement préservé grimpe lentement vers le palais des ducs, et plus haut encore leur forteresse, d’où fut lancée la reconquête sur les Maures, qui devait faire des Portugais la plus ancienne nation d’Europe. Comme les Savoie, descendus à Turin de leurs vallées alpines, ont unifié, tardivement, l’Italie. Et les Prussiens, l’Allemagne.

 

Il est vrai, également, que l’industrie portugaise est née, pour l’essentiel, au Nord, entre Douro et Minho, y conserve aujourd’hui encore ses bases principales et ses dynasties, même si l’expansion coloniale puis le patronage de la dictature salazariste et enfin les transferts financiers venus de l’Union européenne ont assuré la suprématie de Lisbonne, capitale politique et administrative à l’embouchure du Tage. Pour le pire d’avantage que pour le meilleur, au demeurant. Le parallèle avec le Nord de l’Italie face à Rome est manifeste mais ne constitue pas une règle. Le Japon commerçant et industriel s’est développé à l’Ouest (Osaka et Nagoya) avant d’être phagocyté par la «capitale du Nord» (Tokyo), une création militaro-bureaucratique. Et l’Allemagne n’a jamais été aussi prospère que lorsque sa capitale politique (à l’Ouest) était une modeste petite ville au bord du Rhin, dans ce sillon rhénan qui s’est révélé être, au fil des siècles, une artère économique et culturelle vitale pour que batte le cœur de l’Europe.

 

Avec la réunification et la porte à double battant ouverte vers l’Est et l’Orient extrême par la globalisation d’après la chute du Mur, le transfert de Bonn à Berlin, l’Allemagne est-elle devenue orientale et prussienne, prête à se détacher du Sud, rebaptisé «périphérie» (et qui pourrait bien commencer un jour prochain sur la rive alsacienne du Rhin) ? Si ce qui n’est encore qu’une tentation, chez certains, devenait un mouvement, elle s’apercevait très vite qu’on n’échappe pas si facilement au destin de l’Europe quand on est Européen. La crise mondiale est venue rappeler à la fière Albion à quel point son sort est enchaîné à celui du Continent. Les hommes peuvent émigrer, et c’est le sort promis ou infligé à une partie de la jeunesse européenne diplômée (le changement, il est là), pas les territoires.

 

Quand Manuel Alvarez Vicente, en 1870, a quitté sa petite ville de A Guarda, au pied de la Santa Tecla, il avait 14 ans, pas un sou en poche et guère plus d’éducation. Destination Puerto Rico, à l’époque encore colonie de la couronne d’Espagne, comme pour tant de Galiciens partis chercher au delà des mers l’avenir que leur refusait l’Espagne décadente, appauvrie, sclérosée du (pour ce pays et le Portugal voisin) calamiteux 19ème siècle. Et aujourd’hui ?

 

Comme le relevait Joaquim Pinto da Silva, en ce dimanche ensoleillé de la fin août, «de nombreux hommes de Galice -  comme cela était aussi le cas au Portugal –, de nombreux hommes partirent pauvres et revinrent riches à la terre qui les avait vu naître, mais peu, très peu même, extrêmement peu, se sont embarqués analphabètes, ignorants et socialement insignifiants pour rentrer cultivés et socialement actifs».

 

L'embouchure du Minho © phr L'embouchure du Minho © phr

Dans une des rues principales de A Guarda, on peut encore admirer la maison «indienne» (le surnom donné aux émigrés revenus fortune faite) que le négociant et banquier Manuel Alvarez  fit construire à son retour de Puerto Rico à l’âge encore très jeune de 29 ans pour y vivre, un demi-siècle, de ses rentes, y cultiver son jardin et son esprit, prendre soin de sa nombreuse famille et de ses concitoyens, investissant dans l’économie locale et s’investissant dans la vie politique. Rallié à la cause républicaine après la chute du dictateur «régérationniste» Primo de Rivera qu’il avait soutenu contre la réaction «restaurationniste», ce libéral sera, en 1931 et 1932, le premier maire républicain de A Guarda, avant de s’éteindre en mars 1936, juste avant que l’Espagne ne sombre dans une abominable guerre civile. Non sans avoir rejoint, au soir de sa vie, le camp des partisans de l’autonomie de la Galice, au sein du Parti Galicien.

 

Dix ans plus tôt, Manuel Alvarez Vicente avait fait paraître, en castillan, un petit texte titré El Tecla, méditation sur le destin des peuples de la péninsule que Orfeu vient tout juste de rééditer en langue portugaise (O Tecla). Au cours d’une ascension de la Santa Tecla, dans une nature qui dévoile peu à peu ses splendeurs, l’auteur place ses réflexions dans la bouche de son imaginaire compagnon de promenade, Gottfried Hermann, un…Allemand «polyglotte, archéologue, égyptologue, sociologue et je ne sais combien d’autres ologues». Etonnant, non ?

 

Au dessus de A Guarda © phr Au dessus de A Guarda © phr

Le message de ce visiteur venu du Nord ? «Beaucoup manque encore au peuple ibérique pour retrouver confiance et énergie. Lui font défaut des gouvernants qui ne transforment pas la politique en activité lucrative. Lui font défaut des hommes d’Etat qui ne se servent pas du dévouement de l’armée pour défendre des privilèges bureaucratiques. Lui font défaut des personnalités qui ne privilégient pas les intérêts de leurs fils ou gendres par rapport aux intérêts supérieurs de la Patrie». L’Europe d’aujourd’hui ? Poser la question, c’est y répondre.

 

Pour Manuel Alvarez alias Gottfried Hermann, «le processus de civilisation, du point de vue politique c’est à dire quand il s’agit du mode de formation des gouvernements ou de créer les hiérarchies qui supportent le tissu social, est représenté par trois grandes périodes (…). Pendant la première période, gouvernent les plus vaillants, les plus cruels ou les plus sauvages, excluant ceux chez qui leur conscience fait se lever l’aube d’une vie morale (…) A la seconde période, gouvernent les plus habiles, les plus intrigants ou sournois qui se servent avec efficacité de la flagornerie, de l’égoïsme et de l’ignorance contre les aspirations des hommes éclairés (…) Au cours de la troisième période, gouvernent le génie, le mérite ou le caractère, qui suscitent de nobles efforts dans la lutte pour gagner l’estime de la patrie et le respect du monde».

 

Mais, reprend Alvarez/Hermann alors que le soleil chute à l’horizon de l’océan, «ceci n’est pas la fin de la civilisation. La civilisation culminera, sans chutes ni retours en arrière, quand, les peuples étant unis, les frontières abolies, l’Humanité aura atteint la plénitude de la vie morale».

 

«A ce moment là, Hermann m’invita à descendre de la Tecla. Alors que nous cheminions vers le bas, seule une trace d’or subsistait là où le soleil avait disparu. A l’affairement du jour, expression de la vie, succédait la quiétude de la nuit, apparence de la mort. Les oiseaux, troubadours de la lumière, trouvaient refuge dans les feuillages (…) Et puis les cloches, en deçà et au delà du Minho, appelèrent à l’oraison. Ces muezzins de bronze, exhortant à réciter une prière, encens de l’esprit, éparpillaient sur la Terre la poésie du Ciel».

 

Les peuples unis, les frontières abolies... © phr Les peuples unis, les frontières abolies... © phr

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