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Billet de blog 7 décembre 2011

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«L'empire de la valeur» ou la débauche de la monnaie

Chez les économistes comme les créateurs de mode, c'est l'élégance du modèle qui signe le succès d'une création. Dans «L'empire de la valeur », l'économiste «atterré» André Orléan épargne au lecteur les chapelets d'équations mathématiques et la déclinaison de toutes les lettres de l'alphabet grec des «modèles» mathématiques. Mais l'élégance n'est pas au rendez-vous.

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Chez les économistes comme les créateurs de mode, c'est l'élégance du modèle qui signe le succès d'une création. Dans «L'empire de la valeur », l'économiste «atterré» André Orléan épargne au lecteur les chapelets d'équations mathématiques et la déclinaison de toutes les lettres de l'alphabet grec des «modèles» mathématiques. Mais l'élégance n'est pas au rendez-vous. La langue fait une large place au jargon et le cheminement de la pensée s'avère laborieux et répétitif. Et la modestie n'étouffe pas l'auteur qui ambitionne rien moins que de «refonder l'économie».

Essayons donc de simplifier et de comprendre à quoi conduirait dans la réalité (le livre lui-même n'en dit pas grand chose) cette «refondation» de la science économique. La (très longue) première partie du livre contient une critique des théories «néoclassiques» de la valeur, chez Walras et Marx notamment. Ces auteurs du 19ème siècle ont cherché à donner une mesure objective à la valeur, fondée (pour faire très simple) sur l'utilité ou la valeur travail. Ce que nous explique, à satiété, André Orléan, c'est que la valeur que les agents économiques attribue à une bien (y compris la monnaie) est subjective. C'est tout sauf une découverte. La théorie subjective de la valeur est une des ruptures (ce n'est pas la seule) introduites par les économistes de l'école autrichienne, son fondateur Carl Menger et parmi ses continuateurs, Friedrich von Wieser.

Mais ce sont des économistes que André Orléan a manifestement peu lu, ou par procuration. Hormis de rares articles, la seule référence, dans une bibliographie pourtant abondante, va à un auteur critique de l'école autrichienne, Bruno Pays dans «Libérer la monnaie. Les contributions monétaire de Mises, Rueff et Hayek». C'est curieux car un autre des parti pris du livre, le fait que l'économie ne peut opérer indépendamment des autres sciences sociales, tout spécialement la sociologie, est bien présente chez les «autrichiens», dont Georg Simmel, pionnier de la sociologie et référence majeure chez André Orléan, était contemporain.

Simplement, nous explique Orléan, chez les libéraux, la subjectivité qui fonde la valeur est celle de l'individu. Alors qu'il s'agit au contraire d'un phénomène collectif, social. La meilleure illustration en est donnée par le fonctionnement des marchés financiers, qui donneraient, selon lui, le là, dans une économie capitaliste financiarisée. Intervenir sur ces marchés ne consiste pas à déterminer la valeur intrinsèque d'un produit financier, action ou obligation, mais à anticiper comment les autres participants vont évaluer cette «valeur». C'est pourquoi, contrairement à ce qui se passent sur d'autres marchés, plus un produit financier est cher, plus il est attractif et recherché...jusqu'à ce que la bulle spéculative éclate, évidemment. Autrement, la subjectivité absolue de la valeur domine au point que la notion même de valeur perd son sens.

Ce constat est d'une grande banalité. Mais pour quelqu'un qui reproche aux autres économistes, ceux qui ne sont pas atterrés en tout cas, de ne pas tenir compte de la «réalité», il est pour une part erroné. D'abord, il existe ce qu'on appelle en anglais les «value investors» dont l'exemple le plus connu est Warren Buffett , le «sage d'Omaha». Ensuite, parce qu'après le scandale de Panama, il reste le canal. Et après la bulle des dot.com», les énormes investissements dans les réseaux numériques qui ont permis l'essor spectaculaire de l'Internet depuis le début du siècle. Après le scandale Milken, l'accès au financement direct (non bancaire) de milliers d'entreprises de croissance, via les «junk bonds». Autrement dit, la «spéculation» (en fait, le pari sur l'avenir) peut avoir son «utilité» et pas seulement dans la fourniture de la liquidité aux marchés, Orléan se livrant ici à une lecture partielle (et partiale) de Keynes.

Il en conclu, sans surprise, à «l'inefficience des marchés financiers». Dans une libre opinion publiée par Le Monde, il propose d'ailleurs de confier le travail d'évaluation (mal) réalisé par les marchés aux «entrepreneurs, syndicats, pouvoirs publics, associations», jugés «aptes à proposer des finalités conformes à l'intérêt collectif». On voit bien en effet, les investisseurs (c'est à dire les épargnants) faire confiance aux gestionnaires exemplaires du comité central d'entreprise de la RATP !

Plus sérieusement, la démolition des «néoclassiques» soulève une interrogation majeure : si, comme l'écrit Orléan dans l'ultime phrase du livre, «la valeur n'est pas dans les objets, elle est une production collective qui permet la vie en commun», ajoutant qu'elle a «la nature d'une institution», comment et où se réalise l'expression de la préférence collective ? Chez les libéraux, c'est le rôle du marché de dégager un «équilibre» entre les préférences individuelles. Et chez les «atterrés» ? L'Etat ?

Toujours en simplifiant à l'extrême, dans une économie marchande, l'instrument de cet arbitrage, c'est la monnaie. L'auteur se livre à la critique de l'équilibre général qui chez les néoclassiques (tout spécialement Walras) opère dans une économie sans monnaie. En fait, chacun sait qu'il s'agissait d'une pure convention, destinée à faciliter la démonstration.

Et de là, il saute à la dénonciation des «angoisses que suscite le fait monétaire chez les grands penseurs libéraux». «L'argent, résume-t-il, constitue un scandale idéologique de première grandeur au regard des valeurs individualistes, parce qu'il donne à voir l'autorité de la société en tant que totalité». Et de citer Jacques Rueff : «rendre au monde le silence de la monnaie, c'est essentiellement la débarrasser de ses influences politiques». Mais où, quand et comment cette construction abstraite que l'auteur appelle la «société» se manifeste-t-elle ?

Jusqu'à nouvel ordre, elle se matérialise dans des institutions (Etat, gouvernement, collectivités territoriales, etc.) qui ont une fâcheuse tendance à faire de la monnaie un usage discrétionnaire. Ce que les économistes de l'école autrichienne dénoncent, c'est la manipulation constante de la monnaie à des fins politiques, avec les conséquences que l'on comprend peut-être un peu mieux aujourd'hui. C'est bien pourquoi ils avaient annoncé la déflagration des années Trente et leurs continuateurs l'implosion actuelle (bien avant les Roubini et autres Jorion). Quand Orléan reproche aux économistes, en général, de n'avoir rien vu venir, il confirme seulement que son propre horizon est borné. Quand il accuse la «déréglementation financière» des trente dernières années d'être la cause de tous nos maux, il omet d'en signaler l'origine, à savoir la rupture des digues de la création monétaire globale, le 15 août 1971. Parlons d'une réflexion théorique qui tourne le dos au monde réel !

Et maintenant ? Ce qui se déroule sous nos yeux dans la zone euro est la confirmation, comme l'écrit André Orléan, que la neutralisation de la monnaie par les banques centrales, même «indépendantes», est impossible. C'était écrit ici même en novembre 2010. Ayant gaspillé l'argent qu'ils n'avaient pas, pour créer, comme l'écrivait Ludwig von Mises, «quelque chose à partir de rien», les gouvernements impécunieux se tournent vers les banques centrales afin qu'elles monétisent la dette publique ainsi accumulée. Des «atterrés» aux traders et à travers tout le spectre politique, l'appel à ce que la BCE devienne une banque centrale «normale» en rachetant la dette publique fait actuellement, en France, l'objet d'une unanimité touchante.

Mais c'est ici que la «subjectivité collective» de la valeur trouve ses limites, n'en déplaise à André Orléan. Or, terres agricoles, matières premières, «les seuls actifs qui sont actuellement recherchés par les investisseurs sont ceux qui vous font mal quand vous les recevez sur le pied», relève en plaisantant l'économiste Kenneth Courtis. Car si la monnaie est une institution, elle n'échappe pas d'avantage que les autres institutions à la critique sociale, individuelle et collective. Celle qui consiste à voter avec ses pieds. En réalité, le monde que dit vouloir interpréter «L'Empire de la valeur» n'a pas été celui de la neutralité de la monnaie mais de sa débauche. Et il est en effet, très certainement, en train de finir.