Philippe Riès
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Billet de blog 8 juil. 2010

Journaliste

Dans les années 90, quand j'avais l'honneur de diriger le Département économique de l'Agence France-Presse, un des éphémères et peu qualifiés présidents qui se sont succédé à la tête de cette très ancienne maison, m'avait affirmé, m'ayant invité à déjeuner dans la plus infâme gargote de la place de la Bourse (aujourd'hui disparue, la gargote), que «les bons journalistes ne restent pas à l'AFP».

Philippe Riès
Journalist
Journaliste à Mediapart

Dans les années 90, quand j'avais l'honneur de diriger le Département économique de l'Agence France-Presse, un des éphémères et peu qualifiés présidents qui se sont succédé à la tête de cette très ancienne maison, m'avait affirmé, m'ayant invité à déjeuner dans la plus infâme gargote de la place de la Bourse (aujourd'hui disparue, la gargote), que «les bons journalistes ne restent pas à l'AFP».


C'était particulièrement délicat de la part de ce personnage. Et particulièrement stupide, même si effectivement l'Agence fut longtemps (c'est moins vrai aujourd'hui) une pépinière de talents et une école d'application au service de la presse française (et de la presse étrangère dans son réseau mondial, ce qui se sait moins).

Je devais être un «mauvais journaliste» puisque, le président en question ayant été remercié de ses médiocres services, j'ai poursuivi une bonne quinzaine d'années à l'AFP une carrière qui m'a conduit successivement à Hong Kong, à un deuxième séjour (après un intermède de neuf ans) dans notre cher Japon, et finalement à la direction du bureau de Bruxelles. Dans ma décision de quitter l'AFP début 2008, outre les conditions toujours difficiles d'un retour imposé au «siège» après presque douze années d'expatriation en continu, a pesé fortement la perspective de rejoindre l'aventure Mediapart. Passer d'une organisation complexe et peu mobile par la taille et la nécessité, avec ses zones d'ombre et ses traits de lumière, à l'écriture sur la page blanche d'une création ex-nihilo. D'une histoire qui renvoie au XIXe siècle (l'agence Havas fut créée en 1835) à une projection dans le XXIe.

Mais en emportant avec moi, outre 26 années d'expériences et de rencontres précieuses, une valeur inestimable dès lors qu'il est question de journalisme, l'indépendance.

Par statut, par tradition professionnelle et par impératif concurrentiel (sur les marchés situés hors de l'Hexagone notamment), l'AFP garantit à ses journalistes une indépendance non pas idéale, mais réelle, vis-à-vis de toutes les formes de pouvoirs ou de groupes de pression (y compris ceux qui opèrent de l'intérieur). Ensuite, l'usage qu'il (ou elle) en fait est question de tempérament et de circonstances, qui ne sont pas toutes égales par ailleurs en fonction du lieu, du contexte ou du moment.

On apprend d'ailleurs très vite, au contact de ces pouvoirs, que la manifestation de l'indépendance est un avantage compétitif, reconnu y compris par ceux qui en font les frais. Il faut en user, voire en abuser. Et joindre ainsi l'utile à l'agréable. J'ai conservé jusqu'à ce jour d'excellentes relations avec le directeur de cabinet d'un grand ministre des Finances avec qui les échanges sur ce que l'AFP écrivait alors furent occasionnellement rugueux.

Dans parcours professionnel effectué en bonne partie à l'étranger (ou en contact avec l'étranger), j'ai forgé des amitiés durables avec des confrères qui ont exercé ou exercent encore des responsabilités, éminentes pour certains, dans des organisations comme The Economist, le New York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal, la BBC, Reuters, la défunte Far Eastern Economic Review, etc. Toutes organisations où l'indépendance n'est pas un vain mot et au contact desquelles on mesure mieux encore cette exception française, la triste situation capitalistique de la presse nationale, tombée sous la coupe de capitaines d'industrie ayant fait (ou hérité) fortune dans le bagage de luxe, dans l'armement, le béton ou la haute banque. Ce qui confère à l'indépendance permise par l'AFP un caractère d'autant plus rare et donc précieux, hélas.

L'indépendance et la rigueur, notion infiniment préférable à l'objectivité, dont chacun sait qu'elle n'existe pas. Informer, c'est forcément choisir (un sujet, un fait, un angle, un témoignage) et ce choix est par nature subjectif. Mais ces décisions prises, la rigueur est impérative dans l'exposé des faits, la vérification des sources, l'exactitude des propos rapportés, la diversité des interprétations possibles, etc.

Sur ce point, l'essentiel a été dit, admirablement et en quelques pages soufflées à son fils aux portes de la mort, par l'immense journaliste et écrivain italien, l'ami Tiziano Terzani (dans son ultime ouvrage «La fin est mon commencement»). En résumé: ce n'est pas la prétendue objectivité qui importe mais que le lecteur sache depuis quelle subjectivité je m'exprime. La beauté du journalisme en ligne, tel qu'il se construit dans l'échange avec les lecteurs, c'est qu'il rend possible, indispensable même, cette transparence.

Indépendance économique, rigueur professionnelle et transparence des sensibilités ou des visions du monde: de l'AFP à Mediapart, ce n'est pas seulement une continuité, c'est un accomplissement.

Comme le savent les lecteurs anciens (enfin, tout est relatif..) de Mediapart, ma vision du monde, de la politique, de l'économie, de la société, des mœurs, des échanges est libérale, simplement libérale, placée sous le double parrainage de Frédéric Bastiat et de Ludwig von Mises (comme affiché clairement sur ce blog «Midi à quatorze heures»). Car Mediapart, c'est aussi le pluralisme, même si la chose est assez rare en France pour que certains abonnés aient du mal à s'y faire.

Dans la vision libérale du monde, la femme du ministre des Affaires étrangères ne dirige pas l'audio-visuel public extérieur, la femme du ministre du Budget ne gère pas la fortune d'une des premières contribuables de France. Dans la vision libérale de la presse, le principal titre économique n'appartient pas à la première fortune de France. Un grand quotidien national ne tombe pas dans l'escarcelle d'un sénateur du parti majoritaire, dont l'activité industrielle dépend massivement de la commande publique. Le pouvoir politique ne nomme pas les présidents des chaînes de télévision. Les séides du monarque ne donnent pas sur ordre, en répétant les «éléments de langage» venus du «Château», des leçons de journalisme! Et les journalistes ne sont pas décorés de la Légion d'Honneur. Ni intronisés «expert» dans les comités Théodule chargés de conseiller le Prince.

Dans la vision libérale de l'économie, l'Etat est modeste, économe des deniers publics, soucieux de l'intérêt général, suspicieux à l'égard des interférences des groupes de pression, lobbys et clientèles, gardien de la concurrence et de la transparence. Dans la vision libérale de la politique, c'est la république parlementaire qui est le moins mauvais des régimes, puisque il n'en est pas de bon. Dans la vision libérale de la société, la séparation des pouvoirs est un principe cardinal et la Justice est vraiment indépendante. Dans la vision libérale des mœurs, la corruption de la classe politique est un cancer redoutable parce qu'elle fausse la bonne allocation des ressources et sape les fondements du pacte social. La corruption est tout à la fois le symptôme et l'instrument du sous-développement.

«Quel monde! Quelle époque!» font mine de s'indigner Nicolas Sarkozy et ses porte-flingues, les Bertrand, Morano, Estrosi, Raoult, depuis que les révélations de Mediapart dans l'affaire Bettencourt-Woerth ont contribué à projeter une lumière plus crue sur leur monde et leurs moeurs. Soudain, ils n'aiment plus l'image que leur renvoie le journalisme. Franchement, on les comprend.

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