Au nom des grands principes idéologiques comme des basses manœuvres partisanes, la cause serait entendue: le directeur général du Fonds Monétaire International, sondages d'opinion très favorables nonobstant, ne saurait représenter la gauche, et surtout la gauche de la gauche, lors du prochain affrontement présidentiel de 2012. Et dans cette disqualification es qualité, la purge financière imposée à la Grèce par le FMI, agissant en l'occurrence pour le compte et avec l'aval de l'Union européenne, pèse évidemment tout son poids de vertueuse indignation.
Il faut donc en déduire que la fraude fiscale généralisée, surtout dans les catégories supérieures, l'existence d'une économie souterraine envahissante, la corruption d'une fonction publique qui tend la main en même temps qu'elle brandit le tampon, sont des «valeurs de gauche». Que le maquillage des comptes publics, la distribution clientéliste aux corporatismes de tout poil d'avantages indus, de rentes abusives, de prébendes financées par le (rare) contribuable, le tout plombant depuis des décennies la compétitivité du pays, sont des «acquis sociaux».
Or, ce sont justement ces lourds handicaps structurels, qui ont conduit la Grèce là où elle était avant que la crise financière mondiale ne vienne siffler la fin de la récréation, que le plan de redressement négocié entre le FMI, l'UE et le gouvernement (socialiste) de Georges Papandréou prétend corriger. Dans les programmes d'ajustement structurel du FMI, d'où leur nom, les réformes de long terme, celles qui visent à guérir durablement le malade, sont le plus souvent éclipsées dans la présentation à l'opinion publique par les remèdes (de cheval, il est vrai) macro-économiques, dont l'objectif est de faire retomber très vite une poussée de fièvre dont l'issue aurait pu être fatale. C'est regrettable.
Jusqu'à présent, le message semble avoir été compris par la population grecque, comme il l'avait d'ailleurs été en 1997 par les dirigeants et le peuple de Corée du Sud: «no pain, no gain», pas de bénéfices sans sacrifices. La résistance la plus violente vient, ce n'est pas une surprise, des corporations et groupes d'intérêt particuliers dont une nouvelle donne économique et sociale menacerait les rentes et la capacité à racketter les consommateurs. Par exemple les camionneurs, dont on comprend que la gauche de la gauche (française) ait quelques difficultés historiques (le Chili de Salvador Allende, n'est-ce pas...) à les transformer en avant-garde de la révolte populaire.
Première conclusion : ceux qui pensent que la Grèce représentera une tache indélébile sur le profil d'une candidature à la candidature de Dominique Strauss-Kahn pourraient bien devoir déchanter.
Reste un problème majeur, qui est aussi une opportunité pour le directeur général du FMI, s'il décide, d'ici un an, de quitter la 19ème rue à Washington pour viser un emménagement rue du Faubourg Saint-Honoré à Paris: la dette souveraine grecque. Le niveau de la prime de risque affectée aux obligations du gouvernement grec par rapport à la meilleure signature de la zone euro (celle de l'Allemagne) s'établit à nouveau autour de 900 points de base (9%). Les marchés, pas plus que la grande majorité des économistes, ne croient à la capacité de la Grèce de refinancer une dette publique qui représente 120% de son PIB, sans que la purge actuelle ne se transforme en camisole de force qui pour le coup rendrait illusoire l'assainissement structurel. Le dispositif de secours mis en place par l'UE et le FMI, dispensant pour le moment la Grèce de faire appel aux marchés, a différé les échéances, sans les annuler.
Contre la volonté de certains de ses principaux actionnaires, contre l'avis de son staff, dont une étude toute récente juge une défaillance de pays avancés «inutile, indésirable et improbable», le directeur général du FMI devrait prendre l'initiative de proposer un rééchelonnement de la dette grecque, accompagné d'un «reprofilage» imposant leur juste part de sacrifice (cela s'appelle un «hair cut» en anglais) à ceux qui ont acheté le papier émis par Athènes poussés par l'appât du gain. Cette mesure, qui s'imposera tôt ou tard, répondrait à un impératif d'efficacité économique et de justice sociale.
Dans le débat électoral hexagonal déjà ouvert, elle pourrait même contraindre le gouvernement actuel, voire le Président de la République candidat éventuel à un second mandat, à voler au secours des banques françaises (créancières de la Grèce) qui ne manqueraient de hurler qu'on les étrangle mais dont l'impopularité dans l'opinion n'est plus à démontrer. Même la gauche de la gauche serait contrainte d'applaudir.
Pour DSK, réussir sa sortie du FMI en «tombant à gauche», ce serait préparer son entrée à l'Elysée. En passant par la Grèce. Et pour la bonne cause.
Publié initialement le 2 septembre 2010 sur Orange.fr