«Répression financière» : des sous pour les ronds-points

Au mois d'octobre 2012, la collecte de l'épargne réglementée a battu tous les records, avec plus de 21 milliards d'euros supplémentaires thésaurisés par les Français sur le livret A et le livret de développement durable. C'est le résultat mécanique de l'augmentation de 25 % du plafond pour le livret A (à 19.125 Euros), de son doublement pour le LDD (à 12.000 Euros).

Au mois d'octobre 2012, la collecte de l'épargne réglementée a battu tous les records, avec plus de 21 milliards d'euros supplémentaires thésaurisés par les Français sur le livret A et le livret de développement durable. C'est le résultat mécanique de l'augmentation de 25 % du plafond pour le livret A (à 19.125 Euros), de son doublement pour le LDD (à 12.000 Euros).

D'ailleurs, c'est ce dernier qui affiche la plus forte progression, avec une hausse des encours proche de 14 milliards. Mais tous les espoirs sont permis au Livret A puisque une nouvelle augmentation d'un quart du plafond est prévue d'ici la fin de l'année.

On se souvient que cette «libération» de l'épargne dite populaire était un des engagements de campagne de François Hollande. «Populaire», il faut le dire vite puisqu'un couple avec deux enfants qui chargerait jusqu'à la gueule les six comptes autorisés (le LDD est réservé aux parents) y déposerait la coquette somme de 100.500 euros, montant destiné à gonfler au rythme de l'encaissement des intérêts totalement défiscalisés.

La justification officielle de ce cadeau fiscal accordé à la classe moyenne plutôt bien dans ses baskets (de marque), c'est le financement du logement social, 65% de l'encours du livret A étant centralisé par la Caisse des Dépôts, en priorité à cette fin. Le problème bien sûr est que le financement est le cadet des soucis du logement social, qui souffre avant tout d'un manque de terrains à bâtir, qu'elle résulte d'une vraie pénurie ou d'une raréfaction crée par des maires soucieux de ne pas voir de nouveaux arrivants bouleverser leur Landerneau électoral.

Donc, que faire de cet argent, soit tout de même 325 milliards d'euros enrôlés de leur plein gré (enfin, presque) par l'épargne réglementée ? Il y a certes le financement des PME, une tarte à la crème du discours politique hexagonal, pour lequel on a mis en place une nouvelle tuyauterie, avec la Banque publique d'investissement, autre création promise par le candidat Hollande. Encore faut-il qu'il y ait un appétit d'investissement de la part des dites PME, ce dont la conjoncture économique ambiante permet de douter. Car sinon, ce dont les entreprises ont avant tout besoin, et que le système bancaire leur refuse tout occupé qu'il est à soigner ses ratios, c'est de crédits de trésorerie. Ce qui, sauf erreur, n'est pas dans la vocation d'une banque «d'investissement».

Qu'à cela ne tienne. L'opérateur politique corrézien qui préside désormais aux destinées du pays connaît son petit monde, à défaut de connaître le monde. Il a donc annoncé que les collectivités locales ne seraient pas oubliées dans la redistribution de la manne supplémentaire déversée sur le livret A. Là encore, les justifications officielles ne manquent pas. D'abord, il faut palier la défaillance de Dexia, traditionnellement la banque des collectivités, dont la faillite rampante coute chaque semestre quelques milliards d'euros supplémentaires aux contribuables français et belges. En outre, les collectivités locales assurent, nous dit-on, les trois quarts des investissements publics en France.

Il est vrai que l'Etat a lui fort à faire pour couvrir ses (considérables) frais de fonctionnement et le service d'une dette qui a connu, 37 années ininterrompues de déficit budgétaire obligent, une croissance exponentielle. Mais surtout, le «parti du Président», qui contrôle la grande majorité des régions et départements et dont la «base militante» est composée d'élus pour l'essentiel, n'a sûrement pas oublié que la prochaine échéance électorale, ce sont les municipales de 2014. Le social-clientélisme aura grand besoin de munitions. Des sous pour les ronds-points ! En attendant que l'Etat banqueroutier lui-même vienne un jour s'abreuver à la même source.

En fait, l'épargne réglementée est une version «soft» de ce que les économistes appellent la «répression financière». Elle consiste pour l'Etat impécunieux à mettre la main sur le bas de laine des citoyens, par tous les moyens disponibles. L'emprunt obligatoire en est une déclinaison  musclée, le souverain ne pouvant tout de même plus jeter ses créanciers dans des culs de basse fosse afin d'effacer sa dette.

La stupéfiante réglementation prudentielle internationale (les accords de Bâle I, II et III), qui persiste à affecter les dettes souveraines d'un coefficient de risque zéro (la Grèce, connais pas !) concoure puissamment à cette stratégie consistant à faire de la puissance publique un créancier privilégié. La manipulation, tellement visible et massive en ce moment, du coût de l'argent par les banques centrales, qui volent ainsi au secours des Etat menacés de banqueroute, relève elle-aussi d'une forme de répression financière. Elle ne fait pas que léser les épargnants (qui sont aussi des consommateurs). Elle canalise l'épargne vers des dépenses largement improductives, au détriment de l'investissement productif, et par conséquent de la croissance et de l'emploi.

Evidemment, l'épargne non-règlementée étant triplement taxée (des taxes sur des impôts sur des revenus préalablement imposés), il n'est pas étonnant que les épargnants français se ruent vers les livrets défiscalisés. En croyant certainement faire une bonne affaire alors que le rendement offert, même net d'impôt, compense tout juste l'inflation. Cocus et contents, en somme.

Publié initialement sur Orange.fr, le 4 décembre 2011

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