Le "Big One" est arrivé

Le "Big One" a pris son temps mais il a frappé, avec une violence défiant les pronostics les plus alarmistes, le jeudi 11 mars à 14h46 (heure locale), à 130 kilomètres au large de Sendai. Tous les habitants de la région de Tokyo, ce qui fut notre sort (heureux) pendant presque dix ans, ont vécu jusqu'à ce jour fatal dans l'attente du «Grand» tremblement de terre, attendu à intervalle de 70 ans selon une prévision plus empirique que scientifique.

Le "Big One" a pris son temps mais il a frappé, avec une violence défiant les pronostics les plus alarmistes, le jeudi 11 mars à 14h46 (heure locale), à 130 kilomètres au large de Sendai. Tous les habitants de la région de Tokyo, ce qui fut notre sort (heureux) pendant presque dix ans, ont vécu jusqu'à ce jour fatal dans l'attente du «Grand» tremblement de terre, attendu à intervalle de 70 ans selon une prévision plus empirique que scientifique.

C'est en 1923 que s'était manifesté le précédant séisme géant, qui rasa une bonne partie de la capitale nipponne et provoqua la mort ou la disparition de quelque 140.000 personnes (en raison notamment des incendies dans une métropole alors construite surtout en bois puis des massacres expiatoires visant Coréens et Chinois). Penser à relire l'hallucinant témoignage de Paul Claudel, alors ambassadeur de France à Tokyo, parti à pied vers Yokohama à travers la ville dévastée.

Comme nous l'écrit notre ami Denis, qui a retrouvé sa famille à Sendagaya après des heures de marche dans Tokyo (le réseau ferré, un des plus denses et des meilleurs au monde s'arrête automatiquement en cas de tremblement de terre massif et ne repart qu'après de nombreux contrôles): «Est-ce le Grand? Je l'espère car un plus grand, nous ne serons plus là pour te répondre».

 

8,9 sur l'échelle ouverte de Richter, c'est un record absolu pour l'archipel, même si heureusement l'épicentre se trouvait plus loin des côtes que pour celui de Kobé (sud-ouest du Honshu), dévastée en 1995. On peut espérer en effet que c'est bien le Big One qui est repassé et qu'après les répliques qui vont durer des semaines ou des mois, les Tokyoïtes vont reprendre une cohabitation «normale» avec cette nature particulièrement violente. Le Japon subit à lui seul le cinquième des tremblements de terre de grande magnitude qui secouent annuellement l'écorce terrestre. La région de Tokyo tout particulièrement est au point le plus vulnérable de la faille crée par le passage (en force) de la plaque tectonique Pacifique sous l'énorme plaque eurasiatique.

 

L'attente du «Grand» faisait partie de notre vie quotidienne. Chaque famille doit tenir prêts en permanence des kits de survie, un sac à dos pour chaque membre, avec de l'eau, des denrées de premières nécessité, une lampe torche, de quoi délivrer des premiers soins, etc. Français indisciplinés et insouciants, nous n'avons jamais vraiment respecté la consigne. Mais nous connaissions, comme tous nos voisins Japonais, le lieu de ralliement en cas de séisme sérieux. Dans le petit paradis de Kohinata, le jardin public, à cent mètres à droite en sortant de la maison, où les gamins en uniforme (mais pas les gamines) s'entraînaient au baseball (le sport national importé des Etats-Unis pendant l'occupation américaine) sous la houlette d'un "coach" autoritaire, où notre fille faisait de la balançoire, où la floraison des azalées suivait celle des cerisiers.

 

On apprend aussi, dans le petit manuel du parfait résident, les gestes élémentaires à accomplir quand le sol semble se dérober sous vos pieds, que les murs et cloisons (en bois encore dans beaucoup de maisons contemporaines) se mettent à danser, que les livres dégringolent des étagères: se jeter sous le bureau ou la table de salle à manger (les choisir robustes), se tenir à l'encadrement des portes, fermer le gaz, etc.

 

Dans les étages supérieurs des gratte-ciels de Tokyo, ça tangue comme lorsque la mer est forte. Ils sont construits pour osciller, plier pour ne pas rompre, avec une amplitude qui au sommet peut dépasser le mètre. Et le balancement se prolonge longtemps après la fin de la secousse qui, en général, excède rarement trente ou quarante secondes, qui paraissent bien longues. On nous dit que ce 11 mars 2011, elle a duré près de deux minutes, une éternité !

 

Mais la supériorité technologique japonaise n'est pas un vain mot. A la suite des insuffisance révélées à Kobe, les autoroutes urbaines surélevées (dont celle qui passe en bas de la colline de Kohinata) ont fait l'objet des années durant de travaux de renforcement (la nuit pour que la vie quotidienne de Tokyo n'en souffre pas trop). Et les géants nippons du BTP investissent constamment en recherche/développement et testent toutes les solutions possibles: immeubles sur ressorts, sur «silent blocs» géants (comme des moteurs de voitures), etc. A Tsukiji, face au légendaire marché au poisson, le bâtiment de l'Asahi Shimbun, où l'AFP eu longtemps ses bureaux, est construit comme un culbuto, sur une vaste coque de béton lesté par les énormes rotatives d'où sortent chaque jour les millions d'exemplaires du grand quotidien de «centre gauche». Résultat: ce Big One a laissé debout les deux Tokyo, la verticale et l'horizontale (Sendai, Miyagi-ken et la côte nord-est, c'est une autre affaire).

 

Chaque année, au jour anniversaire du tremblement de terre du Kanto, le 1er septembre 1923, le Japon est à la manœuvre. On sort les casques de chantier, vérifie les rations de survie, les anciens et les plus jeunes participent à des exercices avec la protection civile. Cela faisait presque partie du folklore local, comme les «matsuri» de quartier dans la chaleur suffocante de l'été. Mais cette préparation psychologique, autant que matérielle, a payé. Les témoignages directs, comme ceux des médias sur place, attestent de la réaction exemplaire des habitants de l'archipel: calme, solidarité, endurance dans l'adversité.

 

Mais aussi, comme nous en avions acquis la certitude (après notamment le krach du Boeing 747 de la JAL en août 1985, juste après notre première arrivée au Japon), de la difficulté des différentes autorités à improviser face à l'inattendu (même si on l'attendait depuis trois quarts de siècle). Jeudi soir, nous raconte Denis, un policier verbalisait, comme si de rien n'était, une automobiliste passée au feu rouge (signe certain d'une émotion intense!). Et d'en conclure: «C'est le Japon, le meilleur et le pire».

 

 

 

 

 

 

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