Attacons, Attacons, Attacons... comme la Lune

De son propre aveu, Mme Susan George est fâchée avec les mathématiques. Manifestement, elle a aussi des problèmes avec la lecture. Ce qui n'empêche pas la présidente d'honneur d'Attac-France, groupuscule éminemment représentatif, de tenir salon chaque lundi dans «Les Matins» de France Culture. Logique. L'information et le débat économique sur France Cul, c'est assez simple : un tonneau de pensée unique keynésiano-altermondialiste (OFCE, Alternatives économiques, la dite Mme George, Mlle Autain, etc.) et une cuillère à soupe de sensibilité libérale, pour faire bon poids. 

De son propre aveu, Mme Susan George est fâchée avec les mathématiques. Manifestement, elle a aussi des problèmes avec la lecture. Ce qui n'empêche pas la présidente d'honneur d'Attac-France, groupuscule éminemment représentatif, de tenir salon chaque lundi dans «Les Matins» de France Culture. Logique. L'information et le débat économique sur France Cul, c'est assez simple : un tonneau de pensée unique keynésiano-altermondialiste (OFCE, Alternatives économiques, la dite Mme George, Mlle Autain, etc.) et une cuillère à soupe de sensibilité libérale, pour faire bon poids.

 

Le 21 novembre donc, Susan George nous a fait part de son enthousiasme à la découverte d'une étude réalisée par trois mathématiciens de l'Institut de technologie de Zurich intitulée «The Network of Global Corporate Control», ou «Le réseau du contrôle global des entreprises». «Il n'y a pas moins mathématicienne que moi et pourtant j'ai tout compris», s'exclame la papesse de l'alter-mondialisme hexagonal. Vu la complexité de l'algorithme utilisée par les trois matheux helvétiques, on peut en douter. L'important, ce sont les résultats de l'étude, qui expliquent le ravissement de Mme George. A partir d'une base de données ne couvrant pas moins de 37 millions d'acteurs économiques, entreprises et personnes physiques, dans 194 pays et 13 millions de liens capitalistiques, les auteurs ont voulu dessiner le réseau global des multinationales et la nature des relations existant entre elles.
La conclusion est que les multinationales sont localisées dans un nombre relativement limité de pays, essentiellement en Europe et aux Etats-Unis, mais que leurs actionnaires viennent de la planète tout entière, le contrôle étant toutefois extrêmement concentré entre les mains d'un petit nombre de «détenteurs de premier rang». Selon les chercheurs zurichois, 737 acteurs détiennent le contrôle sur 80% de la valeur de toutes les multinationales, et on les trouve concentrés dans le «cœur» du système, c'est-à-dire les pays anciennement développés. Pas vraiment un scoop mais présenté sous la forme «d'une structure en forme de nœud papillon géant», c'est plus parlant.
Pour illustrer un propos inaccessible aux communs des mortels, l'étude donne la liste des 50 premiers acteurs au pinacle de cette «super-entité» économique. On y retrouve sans surprise les «suspects habituels», de la banque britannique Barclays (n°1) au groupe pétrolier chinois China Petroleum, une forte proportion d'institutions financières (dont la défunte Lehman Brothers, les données remontant à 2007) et une poignée de Françaises : Axa (n°4), Natixis (n°17), Société générale (n°24) et BNPParibas (n°46). Mais l'ordre bizarre dans ce classement (Natixis devant Goldman Sachs !) atteste que la position dans le «réseau» ne mesure pas l'influence réelle. On se heurte ici aux limites bien connues de la «modélisation». Mme George ne s'attarde pas à ces nuances. Voilà bien, selon elle, la preuve, et mathématique en plus, que la planète est dominée par une oligarchie financière, l'Europe «gouvernée par Goldman Sachs» et des technocrates «trempés dans le néo-libéralisme jusqu'à la trogne».
Sauf que la problématique affichée par les trois chercheurs n'a rien à voir avec cette rhétorique militante. «Des relations mutuelles de propriété dans le même secteur peuvent, dans certains cas, mettre en péril la concurrence de marché», écrivent-ils. «De plus, des liaisons entre institutions financières ont été identifiées comme ayant des répercutions ambiguës sur leur fragilité financière». C'est pour le bon fonctionnement du marché et pour la stabilité financière que cette tendance à la concentration des relations capitalistiques peut être nuisible. Un libéral, partisan de la «concurrence libre et non faussée», ne saurait mieux dire. Libre à Mme George de détourner l'objet de l'étude, selon ses auteurs eux-mêmes, pour vendre sa camelote idéologique. Mais pour la rigueur intellectuelle, le «service public de l'audiovisuel» pourrait trouver mieux.
S'il y a une leçon à tirer de ces recherches, c'est bien qu'une politique agressive et globale de la concurrence est indispensable, en particulier dans le secteur financier. Répétons-le une fois encore, «institutions that are too big to fail are too big to exist» (les institutions trop grosses pour tomber sont trop grosses pour exister). La solution n'est pas de nationaliser durablement les banques puisqu'un actionnariat public n'immunise en rien, bien au contraire, contre les dérives inhérentes au métier, comme l'ont démontré et le démontrent encore (entre autres) le Crédit lyonnais, les Landesbanken allemandes, les Caixa espagnoles ou les banques d'Etat chinoises. Liste non limitative.
«Toutes ces institutions gargantuesques sont trop grosses pour être régulées. Je suis d'avis qu'on les fasse éclater et qu'on leur impose une cure d'amaigrissement». Qui vient de dire cela, au sujet des principales banques américaines ? Richard Fisher, le président de la Réserve fédérale de Dallas. C'est beaucoup plus radical que le babil étatiste de Mme George.

Publié initialement sur Orange.fr, 1er décembre 2011

PS: je joins à ce billet ce commentaire éclairé de "Descartes" sur Orange.fr:

Une rapide lecture de la liste des top 50 de cette fameuse étude suggère qu'elle repose sur une méconnaissance du fonctionnement des infrastructures de marché. On trouve en effet en bonne place des établissements dont l'activité n'est pas du tout d'investir et de contrôler des sociétés, mais qui simplement détiennent des titres pour le compte de leurs clients: c'est le cas de DTC (Depository Trust Company), qui n'est autre que le dépositaire central des titres US, c'est aussi le cas de banques comme State Street ou Bk of NY Mellon, et de bien d'autres. A titre d'exemple, State Street Corp est le premier custodian au monde, pour le compte de fonds mutuels ou de fonds de pension, c'est aussi le premier gestionnaire de fonds indiciels, qui ne détiennent des actions que dans la proportion exacte des indices qu'ils cherchent à répliquer: aucune capacité d'influence réelle à travers ce rôle purement mécanique. A partir de là, toutes les conclusions qu'on peut tirer sont aléatoires. De même qu'en astrophysique les calculs ne permettent pas de faire l'économie de regarder le ciel, les mathématiques ne dispensent pas de faire l'effort de comprendre ce qui est derrière les chiffres.

J'ajoute que le titre de ce billet est inspiré par la phrase célèbre attribuée au général Lanzerac, critique de la tactique mortifère de l'offensive à outrance des badernes étoilées du haut état major français pendant la Première guerre mondiale. C'est un mauvais jeu de mots mais Attac le vaut bien.

 

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