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Billet de blog 12 novembre 2008

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Déterminisme, millénarisme, pessimisme = protectionnisme

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«Après la démocratie», le dernier opus d'Emmanuel Todd (Editions Gallimard) fait jouer trois ressorts et aboutit à une conclusion : point de salut hors du protectionnisme «européen».

Déterminisme: c'est l'organisation de la cellule familiale, et plus précisément le mode de transmission du patrimoine, qui détermine, à des siècles de distance, le comportement sociopolitique des peuples. Ni l'histoire, ni la relation à l'Etat, ne pèsent d'un poids visible dans ce destin fixé (pour la France) dans le bassin parisien au sortir du Moyen-Age.

Millénarisme : la mondialisation, et tout spécialement le surgissement brutal de la Chine, annonce la fin d'un monde, celui de la civilisation occidentale (pour ne pas dire de l'homme blanc), dans une apocalypse programmée par la mort de nos deux grandes religions (la Catholique et la communiste).

Pessimisme: « Après la démocratie» est un livre sombre, l'auteur étant manifestement imprégné du «pessimisme français» dont il fait la critique.

Tout cela dans une perspective exclusivement franco-française, y compris les nombreuses références aux avatars du microcosme politique national et à son premier acteur, Nicolas Sarkozy, que la France qui y est décrite «mérite», mais que l'auteur n'aime vraiment pas, ce qui lui vaudra forcément la sympathie de nombreux lecteurs.

Pour qui n'était pas familier de la pensée de M. Todd (j'avoue sans honte n'avoir jamais ouvert un de ses précédents ouvrages), l'ouvrage laisse une impression assez confuse. J'en conclus qu'Emmanuel Todd adore les statistiques et surtout les sondages, qui pleuvent comme à Gravelotte. Il dissèque l'homme moyen, l'électeur moyen, le peuple moyen, ces concepts gaussiens qui auront donc survécu chez lui à la critique acerbe de Nassim Nicholas Taleb dans son bestseller (à vocation universelle, lui) «The Black Swann».

Mais ce qui étonne surtout, c'est le décalage entre la recommandation politique (au sens de policy) unique de l'ouvrage, l'établissement d'un protectionnisme à l'échelle européenne, et le très petit nombre de pages consacrées au sujet. Le diable étant dans les détails, M. Todd a choisi de ne pas s'y arrêter. On y pensera plus tard puisque, écrit l'auteur, «une telle réorientation de l'économie européenne demanderait une bonne quantité de travail économétrique et la fondation d'institut de recherche européens où ne seraient pas admis les économistes ayant des liens trop évidents avec le système financier».

Cette précision sur le recrutement d'économistes «bien pensants» (selon Todd) est inquiétante. Il faudra en effet veiller à enrôler les économistes proches des syndicats (protectionnistes par vocation), du lobby agricole (protectionniste par nature), de ce qu'il reste du PCF (protectionniste par réflexe), etc. Histoire d'être certain que les résultats seront bien conformes aux attentes des promoteurs de cet ambitieux programme, «l'œuvre d'une génération», prévient l'auteur. Mais en tout état de cause, «aucune objection technique n'est sérieusement recevable». Fermez le ban !

C'est évidemment la manière la plus expéditive de se débarrasser des questions embarrassantes. Emule tricolore de Lou Dobbs, journaliste vedette de CNN qui s'est lancé il y a quelques années aux Etats-Unis dans une croisade anti-délocalisations, E. Todd ignore ainsi les très nombreuses études qui ont démontré que la perte bien réelle des emplois industriels manufacturiers procède avant tout des progrès technologiques et très peu des délocalisations. Lesquelles délocalisations (c'est-à-dire le transfert d'emplois existants dans un autre pays et non pas la création de nouvelles usines pour servir de nouveaux marchés) ont surtout bénéficié à d'autres pays Européens, les nouveaux Etats membres. Le «protectionnisme européen» de M. Todd implique-t-il de reconstruire commercialement le Mur de Berlin et le rideau de fer ? Non, puisque son protectionnisme doit s'étendre non pas de Brest, mais de Shannon à Vladivostok.

Quel Deus ex Machina clairvoyant, quelle réincarnation du Gosplan soviétique décideront des secteurs à «protéger» (tous ou seulement une partie d'entre eux), à quel niveau de tarifs douaniers (pour compenser les salaires présumés éternellement misérables des Chinois) ou de quotas administrés, quels seront les heureux groupes bénéficiaires de ces protections, sur quels critères, pour combien de temps? Où sont les « études d'impact» d'une telle réorientation sur le jeu de la concurrence interne à cette zone protégée, les retombées sur l'innovation, les emplois des secteurs qui travaillent beaucoup pour l'exportation hors zone Europe, etc. ?

Voilà un tout petit échantillon des questions et objections «techniques» auxquels M. Todd devrait répondre si, par malheur, sa vision de l'avenir de l'Europe dans la mondialisation venait à être prise au sérieux. Ce qui est tout a fait possible dans le pays «malade» que décrit l'auteur.

Heureusement, la stratégie politique qu'il suggère à la France, champion tout désigné de cette cause puisque ses habitants sont (encore les sondages !) les plus hostiles à la mondialisation (et aussi à l'économie de marché, rappelons-le) nous fait hésiter entre l'hilarité et l'incrédulité.

En résumé, si l'Allemagne, avec qui il faudra tout de même «négocier», ne se rallie pas à notre panache blanc, les «dirigeants français qui voudraient réellement agir» devront «avertir les dirigeants et le patronat de la République fédérale que dans le cas où le travail de persuasion échouerait, en l'absence de réorientation protectionniste de la politique commerciale européenne, la France devra quitter la zone euro, ou plus exactement la détruire, puisqu'elle serait immédiatement suivie par l'Italie, encore plus asphyxiée qu'elle par l'euro fou».

C'est le grand retour du coq gaulois qui pérore sur son tas de fumier. Emmanuel Todd, critique virulent d'Henri Guaino, porte-plume de Nicolas Sarkozy qui avait pratiqué pour le compte du candidat UMP à l'élection présidentielle de 2007 l'exhumation de la «préférence communautaire», est en fait dans la même attitude que ce survivant de la droite maurassienne. Ce ne sont pas les pieds qu'ils ont dans la glaise, c'est la tête.