L'Europe au miroir de l'Ukraine

La nouvelle révolution ukrainienne, celle de Maidan, renvoie à l'Europe une image contrastée: positive, inattendue dans le contexte actuel, celle de gens prêts à donner leur vie pour attacher leur destin à la construction européenne ; négative, mais hélas prévisible, celle du déficit, voire de l'absence de politiques européennes qui, si elle avaient été mises en oeuvre quand leur nécessité est apparue aux plus lucides, mettrait l'Union en situation bien plus favorable pour tendre la main aux Ukrainiens et remettre à sa place, de pétro-ploutocratie, la Russie de Vladimir Poutine.

La nouvelle révolution ukrainienne, celle de Maidan, renvoie à l'Europe une image contrastée: positive, inattendue dans le contexte actuel, celle de gens prêts à donner leur vie pour attacher leur destin à la construction européenne ; négative, mais hélas prévisible, celle du déficit, voire de l'absence de politiques européennes qui, si elle avaient été mises en oeuvre quand leur nécessité est apparue aux plus lucides, mettrait l'Union en situation bien plus favorable pour tendre la main aux Ukrainiens et remettre à sa place, de pétro-ploutocratie, la Russie de Vladimir Poutine.

Politique de défense, d'abord à peu près totalement inexistence et même disparue des radars fut-ce sous la forme d'un projet, alors que les Européens, assoupis dans la quiétude créée par la chute de l'empire soviétique, il y a presque une génération, découvrent soudain qu'ils ont, aux marches de l'Est, sinon un ennemi, du moins un adversaire. Qui a su, lui, utiliser la rente pétrolière et gazière financée par ses clients européens afin de redonner du muscle à une machinerie militaire que la décomposition de l'URSS avait laissé désorganisée, démoralisée, pour ne pas dire clochardisée.

En Tchétchénie, en Géorgie, contre des adversaires certes privés de moyens, la Russie de Poutine avait déjà fait la démonstration qu'elle avait de nouveau l'outil militaire de sa diplomatie agressive. Car il ne s'agit évidemment pas d'aller mourir pour Kiev mais de pouvoir agiter autre chose qu'un sabre de bois quand le camp adverse fait résonner des bruits de bottes. Contre une défense européenne, trop couteuse, trop complexe, trop aléatoire, les Européens on choisi l'Otan. Qu'ils ne s'étonnent pas que Poutine parle 90 minutes à Barack Obama (et bien moins longtemps à Angela Merkel, pour ne rien dire de «Moi, Président») quand une crise majeure se développe sur le flanc oriental de l'UE.

Politique de l'énergie ensuite. Son absence, quarante ans après le premier choc pétrolier de 1974, et vingt ans après le Livre Blanc Delors-Lamy qui en demandait le lancement (entre autres nouvelles politiques communes) fait que la dépendance énergétique vis à vis de la Russie s'est aggravée. Poutine a les mains sur les robinets qui permettent à des centaines de millions d'Européens de se chauffer en hiver et à leurs centrales électriques et autres usines de tourner.

La Commission européenne publie études et rapports, affiche recommandations et objectifs, à dix ans, à vingt ans, à quarante ans (cela ne mange pas de pain) mais les choix politiques, les investissements, les orientations technologiques restent presqu'exclusivement nationaux. Pour des motifs qui font la part belle à l'opportunisme politicien. En cette matière, au demeurant , si l'exemplaire Allemagne montre quelque chose, c'est le mauvais exemple. Juste avant de quitter le pouvoir, le chancelier social-démocrate Gerhardt Schröder donne le feu vert au Nord Stream, gazoduc posé au fond de la Baltique qui permet au gaz russe d'éviter le transit par la Pologne ou l'Ukraine, et s'en voit récompensé, après la défaire électorale, par une fonction grassement rémunérée chez Gazprom, bras armé et coffre fort de la clique mafieuse qui occupe le Kremlin.

L'Allemagne a doublé la mise avec une sortie précipitée, non concertée, émotionnelle, du nucléaire, après Fukushima. Et elle l'a triplé en subventionnant massivement (comme elle le fait encore de sa production charbonnière, au mépris des règles européennes) une industrie «solaire» au rendement pathétique compte tenu de son climat «pourri» (comme dirait Jean-Luc Mélenchon). Où est l'Europe, dans tout cela ? Nulle part. La manière dont l'union européenne a saboté le marché des crédits carbone en faisant des chèques sans provision aux principaux pollueurs restera aussi un cas d'école d'un mécanisme régulateur tué dans l'oeuf par les lobbies des intérêts en place. Le résultat économique de tout cela est brillant : dans ce désordre bureaucratique créé par les politiciens, les consommateurs européens payent leur énergie très cher mais les grandes entreprises du secteur sont néanmoins en difficulté. Encore bravo !

Le traitement du dossier ukrainien par les Européens est dés lors tristement prévisible : l'Europe va sortir son carnet de chèques, avec plus ou moins de parcimonie. Il n'y aura pas de sanctions autres que symboliques contre Poutine et ses séides qui ont d'ores et déjà remis la main sur la Crimée, comme ils l'avaient fait avec les «républiques» dissidentes de Géorgie. Il est même peu probable que la Russie soit expulsée du G8, où elle n'aurait jamais du siéger puisque le G7 était, en théorie, un club de pays démocratiques. Ni l'Allemagne, ni la City de Londres, terre d'accueil des ploutocrates russes (comme Courchevel et la Riviera française) ne peuvent se le permettre.

En laissant tomber la révolution syrienne, avant même qu'elle ne soit prise en otage par les groupes islamistes, les démocraties occidentales avaient envoyé un message explicite à Poutine, le parrain du boucher de Damas : vous avez les mains libres. Reçu cinq sur cinq.

Publié initialement sur Orange.fr, le 6 mars 2014

PS: visitant l'an dernier l'exposition sur la valise mexicaine, au musée d'art et d'histoire du judaïsme, j'avais écrit, de mémoire, dans le livre d'or, que les photos bouleversantes du trioCapa, Taro, Chim, faisait inévitablement penser à la guerre en Syrie où les puissances démocratiques occidentales se couvraient d'indignité face à l'intervention de la dictature poutinienne en soutien à Assad, comme hier en Espagne face à Hitler et Mussolini.

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