Le contraste est saisissant. Alors que le quatrième directeur général français du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, est mis en cause dans une affaire de moeurs aussi vulgaire que prévisible, la crise financière a permis à ses deux prédécesseurs encore vivants et actifs, Jacques de Larosière et Michel Camdessus, de revenir sur le devant de la scène, au service de la cause publique.
Directeur général au moment de la crise d'endettement de l'Amérique latine au début des années 80, Jacques de Larosière, conseiller du président de BNP Paribas et co-président de l'association Eurofi, a été chargé par le président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso, de réfléchir à la réforme de la régulation bancaire en Europe. En d'autres termes, de voir si on peut aller au delà de la simple coordination actuelle des autorités de surveillance nationales des 27 et doter l'Union d'un cadre renforcé de supervision transfrontalière.
Son successeur à Washington, Michel Camdessus (qui échangea avec Jacques de Larosière le fauteuil de gouverneur de la Banque de France) a été appelé à la présidence de la structure de refinancement des banques françaises, chargé de gérer les 320 milliards d'euros de garantie que l'Etat français a mis sur la table pour faire en sorte que la liquidité recommence à circuler dans les artères du système financier. Michel Camdessus est également membre du groupe de sages chargé de réfléchir à la place du FMI dans un système monétaire et financier international refondé.
Ces deux anciens directeurs du Trésor, qui avec leur lointain prédécesseur Pierre-Paul Schweitzer, avaient dirigé le FMI pendant presque la moitié de son existence, incarnent, pour le reste du monde, le meilleur de la haute fonction publique française: la maîtrise technique combinée au sens politique et à l'entregent diplomatique.
Les deux hommes, qui ne sont plus tout jeunes mais conservent une singulière verdeur et un enthousiame presque juvenil pour le travail qu'on veut bien leur confier, ont l'habitude des missions de sauvetage. Quand sa folie des grandeurs (les fameux murs en marbre de Carrare) avait contraint à une démission précipitée le premier président de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) Jacques Attali, c'est à Jacques de Larosière que les administrateurs d'une vingtaine de pays avaient fait appel pour remettre l'institution en ordre de marche.
Le bon pilotage de ces grandes institutions multilatérales est un métier. Pendant des décennies, les hauts fonctionnaires, notamment Français mais pas uniquement, y ont fait leurs preuves. Jusqu'à ce que les politiques décident de reconquérir ces positions au profit de leur propre espèce. C'est le cas à la Commission européenne, dont la présidence est désormais réservée à un ancien Premier ministre (de préférence libéral et venant d'un petit pays). En dépit des expériences successives plus ou moins calamiteuses des sieurs Santer, Prodi et Barroso, il est clair qu'un Jacques Delors n'aurait aujourd'hui plus la moindre chance d'accéder à la fonction.
Et s'agissant du FMI, voici ce que j'écrivais pendant l'hiver 2007, alors que DSK venait de prendre ses fonctions à Washington. Pages publiées en juin 2008 dans un pamphlet volontairement provocateur, L'Europe malade de la démocratie. Bien entendu, je persiste et signe.
"Cette tendance à transformer les présidences des institutions internationales en point de chute pour politiciens peu ou prou faillis est irrésistible et contagieuse. L'obstination avec laquelle les Européens, abusant du privilège désuet leur réservant le poste, imposent à la tête du Fonds monétaire international ceux qu'un Charles de Gaulle aurait probablement qualifiés de "politiciens au rencart" fait peine à voir.
Après le colérique Allemand Horst Khöler, rentré précipitamment à Berlin pour présider la République Fédérale, le choix de l'Europe s'était porté sur le nonchalant Espagnol Rodrigo de Rato, membre d'un gouvernement Aznar auquel les électeurs péninsulaires allaient montrer la porte. Après s'être langui deux années à Washington (il faisait son courrier pendant les séances du conseil d'administration, affirme un participant), M. de Rato n'a pas pu résister plus longtemps à l'appel de Madrid. Exit Rato. Remplacé séance tenante par le Français Dominique Strauss-Kahn, encore un ancien ministre des Finances, qualifié manifestement par son échec à obtenir l'investiture de ses camarades socialistes français dans la course à l'Elysée. Aux administrateurs du Fonds qui ont ratifié en grommelant ce choix de leurs princes, le charmant Dominique a promis de passer les cinq prochaines années dans le bunker de la 19ème rue. Mais comme tout homme politique qui se respecte, il sait bien que les promesses n'engagent que ceux qui les reçoivent.
La désignation de DSK flatte la gloriole nationale, puisque trois français Pierre-Paul Schweitzer, Jacques de Larosière et Michel Camdessus, ont déjà occupé pendant un quart de siècle le fauteuil du MD (managing director) comme on dit à Washington. Mais ces illustres prédécesseurs étaient tous passé par la rude école de la direction du Trésor français et de la banque centrale. Et les deux derniers ont subi avec succès (mais oui!) le test d'une crise majeure, celle de la dette latino-américaine en 1982 pour Jacques de Larosière et le tsunami financier asiatique de 1997-98 dans le cas de Michel Camdessus. Il est vrai que ces technocrates si décriés se souciaient comme d'une guigne de leur cote de popularité. Dans la tempête, le capitaine doit tenir la barre et gueuler les consignes, pas organiser un forum citoyen avec l'équipage".