In Memoriam Ogata-san

Adieu et gratitude à Ogata Shijuro, éminent représentant de la faction «internationaliste» de la haute fonction publique japonaise.

Adieu et gratitude à Ogata Shijuro, éminent représentant de la faction «internationaliste» de la haute fonction publique japonaise.

Quelque part au milieu des années 80 du siècle dernier, le Japon reçu la nouvelle qu’il allait devoir traiter avec le reste du monde d’une manière un peu différente et sans doute moins confortable que celle à laquelle il s’était habitué depuis la capitulation de 1945, la bienveillante occupation américaine et une course éperdue et réussie au rattrapage des économies occidentales les plus avancées, dont celle des Etats-Unis, au cours des décennies de la «haute croissance». Parmi les responsables japonais qui reçurent le plus clairement ce message figura indiscutablement Ogata Shijuro (nom, prénom dans l’ordre japonais), ancien sous-gouverneur de la Banque du Japon, décédé le 14 avril dernier à l’âge de 86 ans.

 

L’événement qui contribua le plus à ce changement de perspective fut indéniablement l’accord du Plaza du 22 septembre 1985, par lequel les cinq premières puissances économiques du monde (un G5 destiné à provoquer des imitations) décidèrent de mettre un terme à l’appréciation continue du dollar qui saignait l’industrie américaine et commençait à provoquer de dangereuses tensions protectionnistes. Evénement auquel Ogata-san prit une part active, comme directeur exécutif de la BoJ accompagnant le gouverneur Satoshi Sumita à cette réunion historique. Parfaitement anglophone, Ogata-san fut ainsi la voix et les oreilles de la Banque du Japon dans des réunions qui se tenaient alors discrètement et en petit comité, grands argentiers, banquiers centraux et leurs adjoints les plus proches.

 

La très forte appréciation du yen qui suivit la réunion de New York ouvrit une période connue au Japon sous le nom de «endaka», bouleversement systémique qui allait contraindre l’économie nippone à s’internationaliser, à se libéraliser (plus que sans doute bien des Japonais ne l’auraient souhaité initialement), l’industrie japonaise à se projeter hors des frontières de l’archipel, hors les murs d’une bastille mercantiliste en grand besoin de rénovation. Mais il est certain également que la pression sans discernement des Etats-Unis et la fuite en avant du système financier japonais dessinèrent le revers de la médaille de l’endaka, conduisant finalement à la formation d’une gigantesque bulle spéculative immobilière et boursière puis, au tout début de la décennie 90, à une explosion dont les effets se font toujours sentir aujourd’hui sur la désormais troisième économie mondiale.

 

Avant tous les autres grands «bureaucrates» qui formaient avec le patronat de la grande industrie et les politiciens conservateurs du PLD le fameux «triangle de fer» gouvernant le pays, Ogata Shijuro comprit que le Japon, projeté bon gré mal gré sur le devant de la scène économique mondiale, au modèle de croissance pour un temps envié, copié (bien qu’il fut en fait mal compris et arrivé en bout de course), ne pouvait plus s’en tenir à la discrétion d’un pays qui avait été longtemps le passager clandestin de la croissance mondiale, recevant beaucoup mais donnant assez peu en retour.

 

Comme directeur exécutif puis sous-gouverneur de la BoJ pour les affaires internationales (jusqu’en 1986), il décida d’utiliser l’ouverture vers le monde extérieur que lui offrait la présence à Tokyo de correspondants étrangers dont la «copie» économique et financière était désormais jugée digne d’intérêt dans leurs capitales respectives. C’est ainsi qu’il décida d’inviter, une fois par semaine, par roulement, dans la nouvelle annexe de la Banque du Japon collée au siège historique de Nihonbashi, un petit groupe de journalistes «gaijin» à prendre le thé. Les agences de presse mondiales (dont l’auteur de ces lignes pour l’AFP), le Financial Times (dont on lira ici l’hommage de mon collègue et ami Jurek Martin), le Wall Street Journal, The Economist, le New York Times, etc.

 

Si le cadre de ces discussions était on ne peut plus conventionnel (dentelles sur les fauteuils, thé noir servi dans de délicates porcelaines, petits gâteaux à la mode occidentale), leur contenu étaient d’une très grande liberté, grâce à la personnalité ouverte, chaleureuse et pleine d’humour d’Ogata-san. Pour les correspondants étrangers aux prises avec l’opacité du système japonais et exclus de la communication institutionnelle par les «kisha clubs» (clubs de presse attachés à chaque grande institution ou entreprise et réservés aux principaux médias nippons), les «tea parties» d’Ogata-san se révélèrent précieuses. Dans le monde clos de la haute bureaucratie nipponne, elles suscitèrent réprobation puis une certaine émulation. Le ministère des Finances (MoF), peu coutumier de se voir défier par une banque centrale qui lui était alors étroitement subordonnée, imagina trouver la riposte en organisant pour la presse étrangère des «wine parties», que les fonctionnaires du ministère étaient chargés d’alimenter en flacons (le plus souvent français) rapportés de leurs missions hors de l’archipel, les vins importés étant à cette époque outrageusement taxés. Mais la formule, tout en étant plaisante, ne permettait pas d’échanges intellectuels de la qualité de ceux orchestrés par Ogata-san.

 

Cet effort d’ouverture était-il sincère ? Chez les familiers du Japon, il y a toujours eu débat sur le rôle et l’influence exacts des «internationalistes» de la haute bureaucratie nippone, minoritaires au sein de leur propre caste. Mais dans le cas d’Ogata-san, et de son alter-ego du MoF Toyoo Gyohten (le vice-ministre des Finances pour les affaires internationales qui lança les «wine parties»), la conscience de la nécessité d’un changement était indéniable. Et le gout de l’échange contradictoire, généralement impossible avec la presse institutionnelle japonaise, incontestable. Je n’oublierai personnellement jamais le jour où avec mon collègue du Wall Street Journal, nous avons bloqué pendant une heure le commencement d’une conférence de presse suivant une réunion du comité yen-dollar (découlant du très important accord financier de 1984 dit Oba-Sprinkel entre le Japon et les Etats-Unis) en osant nous asseoir au premier rang sur les sièges réservés au «kisha club» du MoF, encouragés peu discrètement à tenir bon par Gyohten et son adjoint Isao Kubota

 

Mais si l’internationalisation de l’économie et très largement de la société japonaises se sont réalisées, y compris dans la douleur, l’évolution des mentalités dans les cercles dirigeants de l’archipel est loin d’avoir suivi au même rythme, qu’il s’agisse aussi bien d’ailleurs de l’ouverture aux étrangers que de la place faite aux des femmes. Et la réaction nationaliste conduite actuellement par le gouvernement Abe-Aso (lire ici) n’a pas épargné l’univers de la presse et de la haute fonction publique, comme le rappelle également Jurek Martin à la fin de son article.

 

Après la «seconde carrière» dans les institutions parapubliques (la Banque de Développement du Japon dans son cas) souvent ouverte aux très hauts fonctionnaires nippons, Ogata Shijuro avait accepté avec bonne humeur de devenir surtout Monsieur Sadako Ogata, dans l’ombre de sa formidable épouse, énergique Haut-Commissaire aux réfugiés pour les Nations Unies, tout en continuant à servir d’interface entre son pays et le reste du monde chaque fois qu’il en avait l’occasion.

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