Les Bretons, du chou-fleur au chou blanc

Dans les années 70, confronté déjà aux difficultés logistiques liés à la «péninsularité» bretonne, le syndicaliste agricole Alexis Gourvennec, décédé en 2007 un an avant son fidèle bras droit Christian Michelini, n'avait pas répondu par la destruction d'investissements publics comme le font les plutôt sinistres «bonnets rouges» (Made in Scotland) mais par la créativité et l'esprit d'entreprise.

Dans les années 70, confronté déjà aux difficultés logistiques liés à la «péninsularité» bretonne, le syndicaliste agricole Alexis Gourvennec, décédé en 2007 un an avant son fidèle bras droit Christian Michelini, n'avait pas répondu par la destruction d'investissements publics comme le font les plutôt sinistres «bonnets rouges» (Made in Scotland) mais par la créativité et l'esprit d'entreprise.


Ayant obtenu des pouvoirs publics la construction d'un port en eaux profondes à Roscoff, il lança une compagnie maritime afin d'exporter les choux fleurs du pays de Léon vers le marché anglais et accessoirement transporter des passagers et leurs voitures. Exactement 40 années plus tard, Brittany Ferries, bien plus connue en Grande-Bretagne qu'en France, navigue toujours, se situe au premier rang de l'armement naval français et emploie quelque 2.500 personnes. Contrairement à la SNCM et à feu Sea France, la compagnie bretonne ne défraie pas la chronique sociale ni celle des faits divers, pas plus qu'elle n'alimente de feuilleton politico-financier.

Gourvennec, Michelini et un type aux grandes oreilles © Brittany Ferries Gourvennec, Michelini et un type aux grandes oreilles © Brittany Ferries

Malheureusement, Gourvennec fut aussi un des pionniers de l'agro-business breton, en créant une des toutes premières porcheries industrielles. Ce  «modèle» reposait sur un certain nombre de paramètres qui ne soulevaient aucune objection à l'époque mais qui, contrairement à Brittany Ferries, ont très mal vieillis. Le mépris de l'environnement, les usines à cochons ou à poulets rejetant tranquillement leurs effluents nocifs et nauséabonds dans la nature, avec les effets que l'on sait sur l'état des nappes phréatiques en Bretagne et la dangereuse puanteur des algues vertes qui envahissent chaque année les plages du littoral breton, juste pour l'arrivée des estivants. La souffrance animale qui soumet producteurs et reproducteurs à un régime concentrationnaire. L'essor de la grande distribution, cheval de Troie de la «malbouffe», au nom de prix évoluant comme la qualité des produits, toujours plus bas. Et enfin, last but not least, les subventions massives à l'exportation apportées par la PAC (politique agricole commune), appelées «restitutions» dans le jargon bruxellois, et qui permettaient de déverser les excédents de production dans pays du Tiers Monde (on ne disait pas encore «émergents») au détriment des agriculteurs locaux expulsés de leurs propres marchés.

C'est ce «modèle» hyper-intensif que François Hollande, et son Breton de ministre de l'Agriculture Stéphane le Foll, se sont enorgueillis d'avoir défendu bec et ongles lors des négociations ayant défini la «nouvelle» PAC qui entrera en service le 1er janvier 2014. Encore bravo. Heureusement, le «modèle» est mort et la faillite des transformateurs bretons prend des allures de constat de décès. Le poulet de batterie congelé n'étant rien d'autre que du soja transformé, le Brésil, qui produit à foison cet oléagineux, a logiquement repris le marché. Et quand à faire de l'agriculture une «industrie», les Allemands, comme toujours, s'y sont montrés bien meilleurs. Bref, pour «l'agriculture puissance» à la mode de Bretagne, c'est choux blanc.

Les restitutions ont été supprimées par l'Union européenne et ne seront pas rétablies, n'en déplaise aux porteurs de banderoles coiffés de rouge de Quimper. Lors de la réunion «d'urgence» demandée par le gouvernement français, la Commission européenne a fait remarquer que la France allait toucher, à partir de janvier prochain, des sommes considérables (près du sixième du budget total de la PAC, soit quelque 10 milliards d'euros par an) et que si elle voulait les gaspiller pour soutenir l'agriculture des années 70, libre à elle. Au lieu d'orienter résolument l'agriculture européenne vers son seul avenir possible, la haute valeur ajoutée, les nouveaux dispositifs ne modifient qu'à la marge un système de subventions qui favorise toujours les plus gros, pousse à la concentration des terres (et à la mort des sols), fait la fortune des industriels de l'agriculture chimico-mécanisée et la ruine des fermes familiales. Mais cette PAC assez peu nouvelle donne, en effet, plus de latitude aux pays membres dans la répartition des aides qu'ils reçoivent. On peut s'attendre au pire de la part de gouvernements français qui capitulent régulièrement devant les lobbies les plus forts en gueule.

La sébile dans une main, tendue vers Paris ou Bruxelles, et la masse dans l'autre, pour faire tomber les portiques de l'éco-taxe, les «bonnets rouges» représentent une expression politique aussi ringarde que l'agro-business bas de gamme que la Bretagne avait choisi ou s'était laissée imposée. Le pire serait que la première parvienne à «sauver» le second, la note étant payée par le contribuable français et européen.

Publié initialement sur Orange.fr, le 14 novembre 2013

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