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Le Club de Mediapart sam. 28 mai 2016 28/5/2016 Dernière édition

Pessoa : allons au musée voir des poèmes

Pourquoi les plus beaux versets de la poésie mondiale ne seraient-ils pas exposés dans les musées, comme les chefs d’œuvre des peintres et sculpteurs ? Le verbe aurait-il moins de force que la toile ou le marbre ? Les ombres et lumières d’une langue moins de puissance ou de subtilité que la palette ou le burin ?

Pourquoi les plus beaux versets de la poésie mondiale ne seraient-ils pas exposés dans les musées, comme les chefs d’œuvre des peintres et sculpteurs ? Le verbe aurait-il moins de force que la toile ou le marbre ? Les ombres et lumières d’une langue moins de puissance ou de subtilité que la palette ou le burin ?

L’émotion ou le trouble du visiteur seraient-ils moins profonds parce qu’il lui est donné de lire au lieu de simplement voir ou observer ? Quand on sort de l’exposition que la Fondation Gulbenkian de Lisbonne consacre, jusqu’au 30 avril, à Fernando Pessoa, la réponse à ces questions apparemment incongrues est pourtant évidente. Oui, on peut, il faut aller au musée «voir» la poésie.

 

 

 

 © DR © DR

 

L’exposition «Fernando Pessoa, pluriel comme l’univers» a été imaginée au Brésil, au remarquable Musée de la langue portugaise de Sao Paulo qui fait depuis son ouverture dans une ancienne gare de la mégapole, la démonstration qu’un vaste public peut venir à la rencontre des mots, de leur histoire, de leur usage, du plus simple ou plus ésotérique. En s’appuyant sur les ressources de la technologie moderne, multimédias et interactive. A Sao Paulo puis Rio de Janeiro, cette plongée inédite dans l’univers poétique de Pessoa a attiré près de 300.000 visiteurs.

 

 

 

«Quand la littérature manque comme elle manque aujourd’hui, que peut-faire un homme de génie sinon se transformer, lui seul, en une littérature ? », interroge Pessoa vers 1920. C’est ce qu’il fit, au long de cette vie brève (1888-1935), passée tout entière, après une enfance sud-africaine, dans les rues de Lisbonne qui vont du «Chiado» (où les touristes du monde entier, beaucoup sans l’avoir lu, se font aujourd’hui photographier auprès de sa statue en bronze) à la «Baixa». Créer non pas un univers littéraire mais une littérature.

 

 

 

Au dernier décompte, puisque des inédits consacrés au «sébastianisme»viennent tout juste d’être publiés à Lisbonne, le monde poétique sorti du cerveau prométhéen de Pessoa est peuplé par plus de 70 figures, hétéronymes et simples «personnages», des poètes d’envergure universelle aux modestes artisans de la plume. L’exposition s’ouvre sur la présentation des cinq principaux caractères, dont le créateur lui-même n’est pas le plus important, de l’avis même des quatre autres. Ce rôle de maître, d’inspirateur, revient à Alberto Caeiro, «le gardien de troupeaux» jamais sorti de sa campagne et dont l’œuvre s’ouvre sur ces mots :

 

 

 

«Je n’ai jamais gardé de troupeaux

 

Mais c’est comme si je les avais gardés

 

Mon âme est comme un pasteur

 

Elle connaît le vent et le soleil (…)

 

Toute la paix de la Nature solitaire

 

Vient s’asseoir à mon côté»

 

 

 

Caeiro, qui peut avant sa «mort» en 1915, à 26 ans, écrit ce verset poignant :

 

 

 

«Quand viendra  le printemps,

 

Si je suis déjà mort,

 

Les fleurs fleuriront de la même manière

 

Et les arbres ne seront pas moins verts

 

Qu’au printemps passé

 

La réalité n’a pas besoin de moi»

 

 

 

«Pour être grand, sois entier : que rien

 

De Toi ne soit exagéré ou exclut

 

Sois tout en chaque chose»

 

intime Ricardo Reis, le monarchiste admirateur des classiques de l’Antiquité gréco-romaine.

 

 

 

Auquel répond en écho le provocateur Alvaro de Campos :

 

«Je ne suis rien,

 

Ne serai jamais rien

 

Je ne peux chercher à n’être rien

 

Et ceci mis à part, j’ai en moi tous les rêves du monde»

 

 

 

Celui qui a le plus contribué au retentissement universel de cette littérature une et multiple, c’est bien sûr Bernardo Soares, le «demi-hétéronyme», dont la personnalité et le destin sont les plus proches de ceux du démiurge. L’auteur du «Livre de l’Intranquilité», néologisme improbable qui résume l’état de notre monde et de l’être humain dans ce monde : «Chacun de nous est une société toute entière».

 

 

 

«Si j’imagines, je vois. Que ferais-je de plus en voyageant ?

 

 

 

Seule une fragilité extrême de l’imagination justifie que l’on doive se déplacer pour ressentir».

Un autre de ces éclairs verbaux qui sont autant de coups de scalpel dans les tissus de l’âme humaine.

 

 

 

Comme le rappellent les commissaires de l’exposition, le Brésilien Carlos Felipe Moisès et l’Anglais de Lisbonne Richard Zenith, grand «passeur» de l’œuvre de Pessoa, ce dernier s’était présenté comme «un poète impulsé par la philosophie, pas un philosophe doté de capacités poétiques». La pensée n’est rien sans la langue qui la transforme en lame, incisive et pénétrante. Qui lui apporte ton, musique, chant.

 

 

 

A cet égard, «Fernando Pessoa, pluriel comme l’univers» repose une question familière: la poésie est-elle vraiment traduisible ? Le message bien sûr, mais le chant lui-même ? Doit-elle même être traduite ? «Notre langue portugaise majestueuse, de sons nobles est un trésor», a écrit Pessoa. Comme préserver le «rythme» propre à la langue: «Valeu a pena ? Tudo vale a pena se a alma non é pequena». C’est bien pourquoi les bonnes éditions de l’œuvre de Pessoa en langues étrangères, mises à disposition des visiteurs sur une vaste table, sont bilingues (original et traduction). On peut regretter que des terminaux numériques, comme il en existe au musée de Sao Paulo, n’aient pas été mis à la disposition du public non lusophone pour qu’il puisse refaire, dans les autres langues véhiculaires européennes, le parcours de l’exposition au terme de la visite.

 

 

 

 

 

Dédiée au texte, l’exposition fait aussi référence à la participation cruciale de Pessoa au mouvement «moderniste» portugais, avec quelques œuvres de très grands peintres comme Amadeo de Sousa Cardoso et José de Almada Negreiros dont évidemment, de ce dernier, le célèbre portrait du poète, joyaux de la collection permanente de la Gulbenkian. Petite touche émouvante : on peut aussi y voir «l’arche de Pessoa», ce modeste coffre en bois où furent découverts, après sa mort, quelque 25.000 manuscrits et textes dactylographiés, toute une littérature en effet, à la fois fragmentaire et universelle, la perfection inachevée, à jamais lumineuse et mystérieuse.

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Tous les commentaires
  • 24/02/2012 20:18
  • Par Louki

Heureux de lire ce billet, mais faites que la poésie ne soit pas fermé dans ce lieu propre et épuré, sobre et las.

La poésie se recite, s'apprend dans nos détours , aux instants et passages fugaces.

Elle est là libre pour peu qu'elle agite nos cordes vocales et à ceux qui l'entendront.

 

Merci pour ce billet