«Happy days are here again» : c'est la chanson que l'on entend en Europe sur le retour présumé à la bonne santé de l'économie américaine, de la part de tous ceux qui y voient la réussite de la politique monétaire ultra-laxiste de la Réserve Fédérale des Etats-Unis, que l'on oppose à l'orthodoxie supposée de la Banque centrale européenne.
Ce biais pro-Américain, dans un pays où l'anti-américanisme se porte à la boutonnière comme une décoration, est assez paradoxal. Il devient carrément comique quand il émane de courants de «pensée» qui vouent par ailleurs aux gémonies le «capitalisme anglo-saxon», dont les Etats-Unis demeurent, «Occupy Wall Street» nonobstant, la place forte.
En premier lieu, il faut relever que cette reprise de l'économie américaine est modeste, lente et fragile, sans comparaison avec tous les phénomènes de rebond depuis la seconde guerre mondiale. C'est toujours une «reprise sans emploi», le taux de chômage affiché (plus de 9%) et le taux de chômage réel (quelque 17%) restant à des niveaux très élevés. C'est assez normal : comme hier au Japon, les entreprises ont saisi l'occasion d'une crise financière historique pour augmenter considérablement leur productivité, c'est à dire produire plus avec moins «d'intrants», notamment le travail. Elles ont, comme au Japon, également, poursuivi un travail de désendettement. Mais elles s'apprêtent à annoncer, pour le 4ème trimestre de l'an dernier et l'année 2012, des résultats «moyens», sinon médiocres, le géant de l'aluminium Alcoa ayant ouvert le bal sur une note tristounette.
En second lieu, plus de six ans après le début de la sévère correction du marché immobilier, à l'origine de la crise des «subprime» qui déclencha ensuite la tempête mondiale, les prix dans le secteur résidentiel n'ont toujours pas touché le fond, si on se fie à l'indice Case-Schiller. Ses deux baromètres (pour dix et vingt villes respectivement) étaient à nouveau sur des plus bas pour octobre dernier, la chute par rapport aux sommets atteints au plus fort de la bulle spéculative s'inscrivant à plus de 30%. Le processus massif de saisies immobilières se poursuit, retardant d'autant la stabilisation du marché. Or, de l'aveu même de Ben Bernanke, le président de la Fed, il n'y aura pas de reprise autonome de l'économie américaine tant que la purge immobilière se poursuivra.
A noter que cette situation n'est pas sans incidence sur l'état des grandes banques américaines qui doivent continuer à provisionner des pertes potentielles sur leur portefeuille hypothécaire. Sans compter les innombrables procédures contentieuses, au civil puisque la justice pénale semble paralysée, qui menacent leurs résultats futurs.
Faut-il attribuer le mérite de la «reprise» à la politique monétaire de la Fed, en particulier aux deux opérations successives d'assouplissement quantitatif, «QE 1» et «QE 2» ? C'est douteux. Et surtout, le moment de vérité viendra quand la Fed voudra réduire un bilan qui a plus que triplé depuis le début de la crise. Rappelons que pour la Banque du Japon, pionnière de cet exercice de haute voltige monétaire, ce moment n'est toujours pas venu, 11 années plus tard.
Cette création monétaire effrénée a certes eu un effet prouvé : la dévaluation compétitive du dollar vis à vis de toutes les autres principales devises, euro, yuan et yen notamment. En termes réels, compte tenu de l'inflation et des hausses des coûts de production en Chine, la hausse du yuan par rapport au billet vert est supérieure à 30%. Mais l'exercice a des limites. Il est menacé par la crise des dettes souveraines en Europe, qui commence à peser sur la devise européenne. Il a un coût politique. Sans compter les protestations des pays émergents, l'accord passé à la fin de l'an dernier entre le Japon et la Chine pour commercer à l'avenir dans leurs devises nationales sans passer par le billet vert, est un avertissement sans frais. La mise en œuvre sera progressive et chaotique, peut-être, mais la direction est confirmée.
La vérité est que les Etats-Unis tirent actuellement les dernières cartouches d'un arsenal dans lequel ils ont pu puiser en toute impunité depuis 1971 et la mort du système de Bretton Woods, à savoir la capacité de financer leurs déficits, budgétaire et commercial, dans leur propre monnaie, et de manière croissante grâce à l'épargne du reste du monde. La situation débitrice nette des Etats-Unis est aujourd'hui proche de 3.000 milliards de dollars. La situation créancière nette de la Chine dépasse les 2.000 milliards.
Ce qui frappe, aux Etats-Unis comme en Europe, c'est la recherche désordonnée de manipulations monétaires, d'artifices budgétaires et de faux fuyants politiques. La nature de cette crise n'est toujours pas comprise. Les autruches qui nous gouvernent gardent la tête dans le sable. Elles y cherchent la «reprise», manifestement.
Publié initialement sur Orange.fr, le 10 janvier 2012