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Le Club de Mediapart sam. 27 août 2016 27/8/2016 Édition du matin

L’idée du Nord (2) : le Caravage et la lumière de l’Europe

Autant que de peinture, c’est d’Europe que nous parlaient les belles expositions jumelles qui viennent de s’achever à Montpellier (musée Fabre) et Toulouse (musée des Augustins) autour de l’œuvre de l’autre Michel-Ange, Michelangelo Merisi da Caravaggio, le Caravage. De la lumière de l’Europe.

Autant que de peinture, c’est d’Europe que nous parlaient les belles expositions jumelles qui viennent de s’achever à Montpellier (musée Fabre) et Toulouse (musée des Augustins) autour de l’œuvre de l’autre Michel-Ange, Michelangelo Merisi da Caravaggio, le Caravage. De la lumière de l’Europe.

Et le clair obscur auquel le révolutionnaire lombard imprima sa marque indélébile convient à merveille pour décrire la situation du Vieux continent : un équilibre dont on sent qu’il peut basculer à tout moment entre l’ombre chargée de menaces et une lumière qui cherche son chemin depuis le tant espéré bout du tunnel.

 

Beaucoup d’ombre et quelques traits de lumière seulement, par les temps qui courent : comme dans l’ultime chef d’œuvre d’une vie si brève (1571-1610), Le reniement de Saint-Pierre, où le seul visage et les mains du premier des disciples sont éclairés, alors que la lumière effleure à peine le regard de la servante et, audace prodigieuse, laisse dans l’obscurité complète celui du soldat. Déni, vous avez dit déni ?

Le reniement de Saint Pierre

Du «premier peintre moderne», titre souvent revendiqué pour d’autres mais mérité sans doute par celui-là seul, on sait presque trop de choses puisque la légende du mauvais garçon, de l’homosexualité fantasmée et enrôlée dans des croisades contemporaines à la cavale du meurtrier (ce fut semble-t-il en légitime défense), ont tendance à faire oublier l’œuvre, dont une partie s’est perdue à jamais alors que quelques œuvres trop connues vont l’objet d’un «merchandising» multiforme et éhonté, comme ce merveilleux Bachus accommodé mis à toutes les sauces, si l’on peut dire. Corps et ombres, Caravage et le caravagisme, c’était d’abord le retour à l’œuvre et son rayonnement à travers l’Europe.

 

Le cadrage à mi corps, la quasi disparition du paysage, les modèles pris dans la rue dont certaines trognes reviennent de tableau en tableau, les scènes de genre, les thèmes bibliques transcendés par la violence, le rejet de «l’antique», des compositions parfois ahurissantes (le genou de Narcisse crevant littéralement la toile), etc. : le Caravage a multiplié les manifestes hérétiques sans être pourtant un peintre maudit puisqu’il eut de puissants patrons à Rome, Naples ou Malte, jouissant de la reconnaissance ou subissant l’envie de ses contemporains. Improvisateur de génie, il pratique une ligne claire, tranchante, projetée sur la toile sans préparation. La peinture comme geste, déjà.

Le reniement de Saint Pierre

 

Ce que nous dit l’œuvre, c’est que «Michele», comme l’appelle le biographe Giovan Pietro Bellori dont la Vie du Caravage paraît en 1670, était d’un lieu, la Lombardie, et d’une époque, celle de la Contre-Réforme. Et que, comme tout révolutionnaire, la rupture qu’il provoqua avec le maniérisme dominant au temps de ses études fut à la fois dramatique et de courte durée, notamment en Italie. L’état de révolution est par définition fugitif. Mais il n’est pas de révolution dans un seul pays. Pendant deux ou trois décennies, de son vivant déjà et après sa mort, l’influence du Caravage, souvent (mais pas toujours) reçue sur place à Rome où mènent déjà tous les chemins de l’art en Europe, sera la force inspirant deux générations d’artistes de Naples à Utrecht, de Madrid à Nancy.

 

Nul n’est prophète en son pays : à Montpellier, l’écart était assez frappant entre l’inspirateur, une dizaine de toiles sur les 60 connues, et les épigones de l’Europe du Sud, même les plus talentueux. Sauf peut-être, les Espagnols. Il faut dire qu’avec Manfredi, le caravagisme très tôt connaitra son codificateur, ce qui est le début de la fin dans une épopée révolutionnaire. Les disciples qui s’élèvent au plus près du maître, c’était plutôt à Toulouse qu’on les trouvait : Georges de La Tour bien sûr, le Lorrain qui ne fit jamais le voyage de Rome mais reçu certainement la leçon sans que l’on sache bien comment, et les caravagesques d’Utrecht, qu’ils soient revenus d’Italie marqués à jamais pour diffuser le message du Caravage au nord de l’Europe, ou demeurés dans la péninsule. Avec une préférence personnelle pour Matthias Stom, caravagesque de la troisième génération, en particulier Le Christ et la femme adultère, venu de Montréal. Michele aurait aimé cette main qui surgit au centre de la toile à l’extrémité d’un bras drapé de rouge vif.

Le reniement de Saint Pierre
 

Au passage, Corps et ombres mettait une nouvelle fois en valeur la très grande richesse des principaux musées de province en France, qui ont généreusement contribué à l’accrochage, dés lors que l’on s’éloigne des chantiers battus mercantiles du sempiternel impressionnisme. Et elle confirme pour le musée Fabre, et son directeur Michel Hilaire, une reconnaissance internationale amplement méritée.

 

Ce que nous répète avec force ce moment de l’histoire de l’art, c’est que l’Europe sans frontières existait bien avant l’espace Schengen. Le voyage à Rome, c’était Erasmus avant l’heure. Au fait, il semblerait que ce programme original, creuset s’il en est d’un peuple européen, le bien dont Jacques Delors est le plus fier dans un lègue européen considérable, serait menacé par les comptes d’apothicaire des petits hommes gris qui président aujourd’hui aux destinées du Vieux Continent.

 

Corps et ombres nous parle d’un âge des cités ou des cités-Etats, avant que la chape de plomb de l’Etat-nation centraliste ne vienne caporaliser, marginaliser, sinon étouffer, la vitalité des cultures, des langues, des traditions locales. Et nulle part d’avantage que dans la France absolutiste puis jacobine.

 

Réfléchissant récemment dans le Strait Times sur le destin de Singapour, cité-Etat par excellence, Adrian W. J. Kuah écrivait : «Le sociologue Manuel Castells, décrivant au milieu des années 90, l’émergence de la société en réseaux, a introduit les concepts jumeaux de ‘l’espace des places’ et de ‘l’espace des flux’. L’espace des places est celui du local, des relations sociales face à face, des valeurs et des identités ; en bref, c’est l’espace où la narration nationale peut et doit se déployer. Au contraire, l’espace des flux est celui des cités en réseau, des courants dynamiques flux d’information, du capital et des idées, où les contraintes de la localisation physique et des frontières sont transcendées et où les limites du temps sont surmontées. De manière plus cruciale, c’est dans l’espace des flux que la narration nationale n’est ni possible, ni nécessaire». Et d’ajouter : «En dépit du caractère centralisé de l’entreprise de construction de la nation dans la vie socio-politique de Singapour, ce qui est souvent oublié est que, dés le premier jour, la stratégie de survie de Singapour a consisté à faire sa promotion comme un espace de flux».

 

Cette innovation conceptuelle de Castells, qui après avoir fui l’Espagne franquiste eu comme étudiant Daniel Cohn-Bendit à Nanterre en 1968 avant de s’installer à Berkeley, ouvre une fenêtre sur le destin de l’Europe. Le projet d’une Europe «toujours plus unie» était justement de laisser derrière elle des narrations nationales qui s’était couvertes de boue et de sang, comme jamais auparavant, dans la première moitié du sinistre 20ème siècle. Il suffit de humer l’odeur de ranci que trainent derrière eux les prurits nationalistes et identitaires que provoque dans une Europe qui a perdu sa boussole (lire ici) le choc de la mondialisation et le basculement du monde pour percevoir que cette ambition n’a rien perdu de sa pertinence.

 

Là où les dirigeants et les élites européens ont tragiquement failli alors que, le caravagisme n’en est que l’un des innombrables témoignages, tous les matériaux sont là, accumulés depuis des siècles, c’est à construire une narration européenne capable d’élever ‘l’espace des places’ du huis clos obsolète de l’Etat-nation à l’horizon continental. Incapables qu’ils furent, dans leur mesquinerie chauvine, d’illustrer les billets de la nouvelle monnaie unique avec les visages de ceux qui ont donné à l’Europe son unité culturelle, d’Erasme à Cervantès, de Dante à Molière, de Vivaldi à Bach. Ou du Caravage ? Un «sauvageon», vous n’y pensez pas !On continue à célébrer, le 11 novembre et le 8 mai, les «vainqueurs» des boucheries de 14-18 et de 39-45, alors que la défaite européenne fut deux fois générale, provoquant déjà un basculement du monde d’une rive de l’Atlantique à l’autre. Mais le 9 mai, la «Saint Schuman» passe chaque année dans une indifférence absolue.

 

La crise financière a fait exploser, et pas dans la seule Grèce, le mythe de l’Etat-nation «infaillible» puisque défaut il y a eu et il y aura encore. Quand à l’Etat-nation «protecteur», on devrait avoir maintenant compris ce qu’il en est.

 

En sortant du musée Fabre, sous les platanes majestueux du bien nommé boulevard de la Bonne Nouvelle, dans ce «Montpellier agglomération» dont le démiurge, feu Georges Frêche, rêvait, à sa manière parfois contestable, de faire en quelque sorte une «cité-Etat», on se prend à rêver à une renaissance européenne qui retrouverait en le transcendant l’esprit de la Renaissance, une Europe des grandes cités libres et de leurs écosystèmes, une Europe des «places de flux» «où la narration nationale n’est ni possible, ni nécessaire».

 

Après un succès d’audience spectaculaire (200.000 visiteurs au musée Fabre), Corps et Ombres, montée avec l’aide de deux musées américains, traverse l’Atlantique pour s’installer à Los Angeles, au LACMA, de novembre 2012 à février 2013.

A lire : Le Caravage par Gérard-Julien Salvy (Folio)

Vie du Caravage - Giovan Pietro Bellori (Le Promeneur)

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Je les ai vues, deux  merveilles, je suis encore plongée dans cette émotion.

Merci pour ce billet!