Castelo de Vide veut garder son «capitaine d’avril»

Cela pourrait s’appeler la gloire de l’humilité. Le 40ème anniversaire de la révolution des œillets a remis en pleine lumière son héros aussi célèbre que modeste, le capitaine Fernando Salgueiro Maia, né il y a bientôt 70 ans dans notre village de Castelo de Vide.

Cela pourrait s’appeler la gloire de l’humilité. Le 40ème anniversaire de la révolution des œillets a remis en pleine lumière son héros aussi célèbre que modeste, le capitaine Fernando Salgueiro Maia, né il y a bientôt 70 ans dans notre village de Castelo de Vide.

Monument à Salgueiro Maia © Phr Monument à Salgueiro Maia © Phr

Tandis que la classe politique portugaise, y compris le président sur le départ de la Commission européenne José Manuel Durao Barroso, s’adonnait à l’Assemblée de le République à un rituel compassé et lourd d’arrière-pensées, une foule trop large pour les lieux envahissait la place des Carmes à Lisbonne afin de célébrer la mémoire de celui qui mit pratiquement fin à 48 années de dictature salazariste en y imposant la capitulation du régime. A deux cent kilomètres de là, Castelo de Vide fleurissait d’une simple couronne écarlate le monument de son enfant le plus chéri, qui repose pour l’éternité à un jet de pierre, face à la barrière rocheuse de la serra de Sao Mamede. Au son de Grandola Vila Morena chanté par le chœur des faucheurs de Cuba, venus du cœur de l’Alentejo «rouge».

«Que l’on ne se soucie pas du lieu où reposera mon corps mais que l’on s’inquiète plutôt de ceux qui veulent enterrer ce que j’ai contribuer à construire», avait écrit Maia, mort prématurément d’un cancer en avril 1992. Propos prémonitoires. Parce que les cérémonies du 40ème anniversaire du 24 avril 1974 ont souligné une nouvelle fois le fossé entre les idéaux que portait le Mouvement des forces armées (MFA) et la réalité de la démocratie portugaise contemporaine, affectée par les mêmes dérives que ses homologues européennes. Et aussi en raison de la controverse sur le projet de transfert des cendres de Salgueiro Maia au Panthéon National.

 

La tombe de Salgueiro Maia © Phr La tombe de Salgueiro Maia © Phr

Controverse qui n’aurait pas lieu d’être, le lieutenant-colonel (son dernier grade) Maia ayant laissé des dernières volontés très claires : «être enterré à Castelo de Vide, dans la terre nue, et en utilisant le cercueil le moins cher du marché». La terre nue a été habillée d’un petit monument en pierre locale, du granit gris, portant son sabre de cavalier et cette inscription : «au lieutenant-colonel Salgueiro Maia, conquérant d’un rêve inachevé, il y avait en toi le héros qui ne s’intègre pas». «Tant que je serai vivante, la dépouille mortelle du capitaine d’avril restera à Castelo de Vide», a réaffirmé récemment sa veuve, Natercia Maia.

Curieusement, la proposition de faire entrer Maia au Panthéon National est venue de l’Association du 25 avril, présidé par Vasco Lourenço, un des principaux acteurs du coup d’Etat, et soutenu par Manuel Alegre, poète, figure de la résistance à la dictature, socialiste «historique» et ancien candidat à la présidence de la République. Mais la décision en revient aux parlementaires, à cette classe politique à laquelle les membres du MFA ont remis le pouvoir, comme ils s’y étaient engagés, mais pour laquelle ils affichent aujourd’hui un mépris non dissimulé. Il faut lire à cet égard le beau livre publié pour ce 40ème anniversaire par le photographe Alfredo Cunha et le journaliste Adelino Gomes, Os rapazes dos tanques (Les garçons des blindés), remarquable témoignage sur cette journée qui a changé le destin du Portugal par ceux qui en furent les acteurs sur le terrain. Y compris d’ailleurs le photographe et le journaliste, qui saisirent les images et transmirent la parole de l’événement dés les premières heures du 25 avril 1974.

 

Os Rapazes dos Tanques © Porto Editora Os Rapazes dos Tanques © Porto Editora

Moment surréaliste où Adelino Gomes, jeune journaliste de radio banni des antennes par la dictature, retrouve place du Commerce son camarade de lycée Salgueiro Maia. «Eh Maia, de quel côté es-tu ?» «Eh mec, ce n’est pas toi qui as eu un problème et dû partir pour l’étranger ? Nous sommes en train de faire ça pour que plus personne ne doive partir pour l’étranger à cause de qu’il écrit, dit ou pense». «Oh Maia, dans mes bras!» (écouter son témoignage ici dans le documentaire diffusé par France Culture).

Maia sur la place du Commerce le 25 avril  © DR Maia sur la place du Commerce le 25 avril © DR
 

Car si Ernesto Melo Antunes fut le penseur du MFA et Otelo Saraiva de Carvalho le planificateur du soulèvement, tout s’est joué en quelques heures, entre la place du Commerce, bastion du gouvernement, et le couvent des Carmes, siège de la Garde Nationale Républicaine, où s’était réfugié Marcelo Caetano, le continuateur de Salazar. Dans ces moments où tout le poids de l’Histoire repose sur la tête d’épingle de l’action de quelques individus et où le sort peut basculer d’un côté ou de l’autre. La colonne de blindés de l’Ecole pratique de cavalerie partie dans la nuit de Santarem sous le commandement de Salgueiro Maia était l’élément clef du dispositif. Qu’elle échoue, ou même seulement que le sang coule dans les rues de Lisbonne, et le visage de cette révolution incroyablement pacifique (4 morts dans la foule sous les tirs de la police politique dans l’après-midi du 25 avril) en aurait été différent.

En vérité, le Panthéon National portugais, où dorment trop de personnalités insignifiantes ou même douteuses (y compris des soutiens à la dictature) est trop petit et trop sombre pour abriter le rêve de Salgueiro Maia et de ses camarades. Dans un pays qui place ses poètes au dessus des rois, des généraux ou des hommes politiques (la fête nationale est le «Jour du Poète» Luis de Camoes), «il n’y a pas un seul grand poète portugais qui soit au Panthéon», nous rappelle spontanément un vieux militant communiste de Castelo de Vide. Mieux vaut sans aucun doute la lumière sereine qui baigne la montagne en fleurs en ce jour de printemps.

 

 

 

 

 

 

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