La performance de David Pujadas face à Nicolas Sarkozy a été jugée sévèrement par ceux qui l'ont vue (contrairement à l'auteur de ces lignes que ces exercices d'auto-humiliation journalistique face au pouvoir politique indisposent). Est-il possible de faire aussi mal? Oui, on peut le faire, comme aurait dit le regretté Pierre Dac.
Permettre à la personnalité invitée de dérouler tranquillement un argumentaire bien rodé, passer rapidement sur les sujets qui fâchent, ou ne pas les évoquer du tout, ne pas relancer derrière des réponses insuffisantes. C'est un peu ce qui advint sur France Culture quand trois économistes renommés se sont retrouvés en position d'interroger, cinquante minutes durant, le président de la BCE Jean-Claude Trichet.
Président du Cercle des économistes, petite confrérie auto-promotionnelle permettant à ses membres d'occuper les ondes, Jean-Hervé Lorenzi est le Monsieur Loyal des Rencontres annuelles d'Aix-en-Provence, qui ont permis l'organisation de cet entretien. Patrick Artus, auteur prolifique (il fait concurrence à Alain Minc et Jacques Attali), chroniqueur infatigable et accessoirement économiste en chef de Natixis (la machine à perdre de l'argent des Caisses d'Epargne), est l'homme qui passera à la postérité pour avoir annoncer, en mars 2008, que la crise financière était terminée. Enfin Olivier Pastré, professeur à Paris VIII, dont l'originalité de la pensée se résume à prononcer le mot «surréaliste» toutes les trois phrases.
Par son ampleur, sa durée et ses conséquences, la crise financière mondiale interroge à la fois le passé et l'avenir des banques centrales. Le passé parce que l'attention exclusive, pendant la période dite de la «Grande Modération», à la hausse des prix et des services (et sur ce point la BCE n'a évidemment aucun mal à défendre son «track record», comme l'a fait un nième fois Jean-Claude Trichet), les a fait passer complètement à côté de l'inflation des actifs, de la formation de bulles spéculatives, avec le résultat que l'on sait. Cela fut fait par conviction idéologique à la Fed de Greenspan, et par alignement conformiste sur la position américaine de la part des banquiers centraux européens. Où la BCE s'en trouve-t-elle de la révision doctrinale majeure qu'elle semble avoir engager sur ce point ? La question ne sera pas posée.
Pour le présent et l'avenir, c'est la Banque des Règlements Internationaux, à la fois dans son récent rapport annuel et par la voix de son numéro deux Hervé Hannoun, qui s'inquiète du changement durable que la crise a imposé aux missions des banques centrales. Même si Trichet ne se reconnaît toujours qu'un seul mandat, la stabilité des prix à moyen terme, la BCE, comme les autres principales banques centrales des pays développés, est désormais en charge de la stabilité financière et du fonctionnement des marchés de capitaux, y compris celui de la dette publique. Avec à la clef non seulement un gonflement la taille de son bilan (il a doublé) mais aussi une détérioration brutale de la qualité des titres que la banque centrale prend en pension (la dette grecque, par exemple).
Question qui est non plus n'a pas été posée, pas plus que celle de la dissidence apparue pour la première fois au grand jour au sein du conseil des gouverneurs sur les risques inconsidérés ainsi pris par la BCE. Et venant de nul autre qu'Axel Weber, président de la Bundesbank allemande et favori pour la succession de Trichet l'an prochain.
Le danger, comme le souligne Hannoun, est que les acteurs des marchés, notamment les banques, en viennent à considérer comme une situation normale, permanente, voire un dû, cet élargissement du rôle des banques centrales. En mai, les tensions renouvelées sur le marché interbancaire ont contraint la BCE à sortir de sa stratégie de sortie des mesures dites «non conventionnelles». Le bout du tunnel n'est pas en vue. Première à s'y être engagée il y a une quinzaine d'années, la Banque du Japon n'en est toujours pas sortie. Pourquoi ? Encore une question à laquelle le président de la BCE n'aura pas eu à répondre.
Publié initialement sur Orange.fr, le 20 juillet 2010