Musique : le lancement exemplaire du Festival International de Marvao

Derrière nombre de festivals de musique classique, il y a la rencontre d’un lieu rare, d’un homme (ou plus rarement d’une femme) et d’une passion. On pense ici évidemment à Pablo Casals et Prades, tout près de sa Catalogne espagnole natale occupée par Franco. A Sviatoslav Richter avec la grange de Meslay. Toute révérence gardée à ces deux géants de la scène musicale du 20ème siècle, s’agissant du site, ils rendent des points à Christoph Poppen.

Derrière nombre de festivals de musique classique, il y a la rencontre d’un lieu rare, d’un homme (ou plus rarement d’une femme) et d’une passion. On pense ici évidemment à Pablo Casals et Prades, tout près de sa Catalogne espagnole natale occupée par Franco. A Sviatoslav Richter avec la grange de Meslay. Toute révérence gardée à ces deux géants de la scène musicale du 20ème siècle, s’agissant du site, ils rendent des points à Christoph Poppen.

Marvao, «d’où l’on voit le dos des aigles», selon le dicton populaire, et «le monde entier» pour José Saramago, est exceptionnel. Et son festival international de musique, dont la première édition a eu lieu du 25 au 27 juillet, est né du coup de foudre du violoniste, pédagogue et chef d’orchestre pour cette place forte millénaire, aux confins de l’Alentejo portugais et de l’Estrémadure espagnole.

Avant la répétition générale © Phr Avant la répétition générale © Phr
 

Créée par les Maures (un certain Ibn Marwan lui aurait donné son nom), fortifiée par les Portugais de la reconquête, enjeu de nombreux conflits au fil des siècles, de la confrontation séculaire entre l’Espagne et le Portugal aux invasions françaises en passant par les guerres civiles lusitaniennes, la forteresse de Marvao, avec le village qui lui sert d’écrin, culmine à près de mille mètres, au cœur des reliefs verdoyants de la serra de Sao Mamede, cette «Arcadie portugaise».

 

Comme le reste de «l’intérieur» portugais, la région a beaucoup souffert d’un «développement» économique qui venait confirmer l’affirmation de l’un des généraux envoyés par Napoléon à la conquête du royaume : «Le Portugal, c’est Lisbonne et le reste n’est que paysage». Un «modèle» encore aggravé par l’intégration européenne, les subventions, aux effets secondaires au demeurant souvent délétères, étant distribuées par un pouvoir central ayant tendance à privilégier la capitale où il conduit ses (médiocres) affaires et ses arrangements entre amis. Et à donner la priorité, avec la complicité des hiérarques locaux, aux «équipements sociaux» : piscines, stades et gymnases, généralement sous-utilisés, autoroutes et voies rapides désertées, etc.). La culture dans tout cela ? Un parent pauvre, réduite dans le meilleur des cas, mais parfois même pas, à la «rénovation» (pas toujours heureuse) d’un très riche patrimoine architectural.

 

Trois ans seulement après avoir acquis une maison dans le village de Marvao, Christoph Poppen a donc décidé de repeupler ce désert culturel, en créant, en partant d’une page blanche, un festival international de musique. Avec une toute petite équipe jeune et enthousiaste et face au scepticisme résigné de la population locale. «On nous a beaucoup  dit que cela ne marcherait jamais ici, que nous étions dans l’Alentejo… », raconte Pedro Barros, un de ces pionniers. A vrai dire, le récital inoubliable donné sous les étoiles il y a plus de dix ans par la très grande Maria Joao Pires dans les ruines romaines d’Amaia, au pied du nid d’aigle de Marvao, avait fait naître un espoir aussitôt retombé. Et pourtant…

 

Imaginé il y a neuf mois, monté en cinq (la première réunion d’organisation a eu lieu en mars 2014), ce premier festival de Marvao a fait une nouvelle fois la démonstration qu’en matière culturelle (comme en économie d’ailleurs, n’en déplaise aux keynésiens atterrants), l’offre crée la demande. Pendant trois jours, les concerts ont fait «églises pleines». Le concert de gala, dans la redoute du château sous le regard de la Grande Ourse, a refusé du monde, les remparts accueillant des spectateurs en surnombre. Des mélomanes venus de loin, de l’Espagne voisine notamment, les nombreux étrangers (Anglais, Allemands, Hollandais surtout, ayant depuis longtemps trouvé leur coin de paradis dans les «quintas» de la serra de Sao Mamede), mais aussi des «locaux», jeunes et moins jeunes, passés du scepticisme à l’adhésion.

Le concert de gala © Phr Le concert de gala © Phr
 

Chef d’orchestre et directeur artistique du festival, Christoph Poppen, qui explore volontiers les chemins de la musique contemporaine, avait sagement choisi pour l’occasion un programme que certains jugeront «facile», de Verdi à Brahms en passant par Rossini et Puccini et les Viennois Suppé et Lehar. Des partitions que les musiciens de l’orchestre de la Fondation Gulbenkian, une des très bonnes phalanges européennes, prirent un plaisir évident à jouer et le public à écouter. Quatre bis, avec pour finir la marche de Radetsky, la redoute de Marvao se prenant subitement en cette glorieuse nuit d’été pour la Musikverein un Premier de l’An.

 

Le plus remarquable est que toute l’opération a été montée sans un centime d’argent public venu de Lisbonne. Le «haut patronage» du Président de la République, qui ne coûte pas cher, un appui largement symbolique de l’organisme du tourisme régional (la moindre des choses). Le miracle (car s’en est un, assurément) a eu lieu grâce à la mobilisation des petits entrepreneurs de la région, qui ont logé et nourri les artistes, de la municipalité de Marvao  (dont le maire, Vitor Frutuoso, a le mérite trop rare chez ses homologues d’écouter les avis extérieurs), d’une poignée de médias portugais (dont les radio et télévision publiques), du ministère des Affaires étrangères de la République fédérale et de l’ambassade d’Autriche. Le soutien financier étant venu, pour l’essentiel, de fondations allemandes, embarquées dans l’aventure par Christoph Poppen. "Nous avons décidé d'avancer, sans même attendre les éventuelles aides publiques. Sinon, dans dix ans, nous risquions d'attendre encore", confiait avant l'ouverture le maestro lors d'une soirée de présentation à la Quinta do Barriero. 

 

Si le chef allemand n’avait certainement pas eu trop de mal à mobiliser la soprano Julian Banse, sa compagne à la ville, ou les jeunes et brillants coréens du quatuor Novus (qui se perfectionnent actuellement à Munich auprès de lui), avoir pu enrôler l’orchestre de la Gulbenkian avec un préavis si court témoigne d’une capacité de conviction certaine et d’un enthousiasme communicatif.

 

Grande question : l’exploit peut-il être renouvelé ? Pour 2015, rendez-vous est déjà pris pour une seconde édition. Toujours le dernier weekend de juillet, quand le climat du Haut Alentejo garantit des nuits claires (mais parfois très fraîches quand le vent se même de la partie, comme lors de la répétition générale le 25 juillet). Au delà, même quand le public est au rendez-vous, l’équilibre financier dépend d’un soutien public, national ou européen.

 

Il faudrait aussi qu’une certaine «élite» politique locale cesse de mesurer l’investissement culturel à sa propre ignorance. De Marvao, on ne voit peut être pas «le monde entier» mais on distingue fort bien sa voisine Castelo de Vide, autre place forte à l’histoire et au patrimoine d’une grande richesse (d’ailleurs gravement détérioré, année après année, par le clientélisme de ses édiles), à l’extrémité nord de la serra. Mais tandis que Marvao ouvre ses fortifications à la musique du monde, Castelo de Vide organise le festival du «caracoleta» (un vilain petit escargot qui accompagne la consommation de bière). On s’y complet dans la mode des «foires médiévales» (une «reconstitution» assez pathétique animée par des commerçants venus surtout…du Maroc) et le «rancho folklorique», survivance, comme l’explique Tiago Malato, candidat malheureux aux dernières élections municipales, de la domestication de traditions populaires riches et diverses par la dictature salazariste. Le désert culturel de l’Alentejo, il est aussi dans certaines têtes. Para o ano, todos a Marvao ! 

 

Maria Leal da Costa devant la reproduction en bronze du site de Marvao  © Phr Maria Leal da Costa devant la reproduction en bronze du site de Marvao © Phr

PS : l’ouverture du FIMM a coïncidé avec l'inauguration de Pontos de Partida (Points de départ, inspirée par une phrase de Simone de Beauvoir)  exposition de la sculptrice Maria Leal da Costa, qui réside et travaille près de Marvao, dans quatre sites du village, dont l'impressionnante citerne de la forteresse. Comme une petite sœur moins favorisée de la Toscane, la serra de Sao Mamede a attiré des artistes portugais et étrangers, notamment sculpteurs, qui trouvent sur place la matière première, marbres d’Estremoz ou Vila Viçosa et granits gris d’Alpalhao. Mais aussi peintres et céramistes.

Dans la citerne de la forteresse © Phr Dans la citerne de la forteresse © Phr

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