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Billet de blog 27 septembre 2010

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L'étranger, par Miguel Gaspar

Une image (d'enfants Rom expulsés de leurs logements de fortune en Bulgarie) et un commentaire tendu comme la corde d'un arc. Dans son magazine hebdomadaire "Publica", le quotidien portugais "O Publico" a publié dimanche 26 septembre, sous la plume de Miguel Gaspar, ce texte où tout est dit en peu de mots.

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Une image (d'enfants Rom expulsés de leurs logements de fortune en Bulgarie) et un commentaire tendu comme la corde d'un arc. Dans son magazine hebdomadaire "Publica", le quotidien portugais "O Publico" a publié dimanche 26 septembre, sous la plume de Miguel Gaspar, ce texte où tout est dit en peu de mots. Le voici, traduit par mes soins. Je n'ai jamais été particulièrement fier, ni honteux d'ailleurs, d'être né Français, le fait du hasard comme pour tous ceux qui n'ont pas choisi. Mais là, pour le coup....

J'ai gardé en mémoire l'époque où existait l'étranger. L'étranger était un lieu où l'on allait et d'où venaient des choses et des gens, les étrangers. Il y avait par là-bas un endroit que l'on appelait la «frontière». La franchir était comme une transformation. De l'autre côté, on parlait une autre langue, les sujets de conversations étaient différents, la monnaie n'était pas la même. L'étranger était un lieu fertile pour l'imagination. Il en arrivait des objets précieux, des histoires extraordinaires et des êtres humains, les envoyés spéciaux de ce lieu fascinant.

Tout cela se passait il y a bien longtemps. Entre-temps, l'étranger est mort. Du moins, c'est ce que nous pensions.

Les frontières sont devenues des routes ouvertes au bord desquelles les vieux postes frontières faisaient figure de reliques. A Paris, Londres ou Lisbonne, nous parlons tous de la même chose et la monnaie est devenue un morceau de plastique.

Avec la mort de l'étranger, les étrangers eux aussi ont disparu. Il y avait désormais les Portugais, les Brésiliens, les Français, les Indiens, les Keynians...Mais des étrangers, des étrangers, personne n'en a plus vus.

Il est des rêves qui transforment le monde. Mais aussi des cauchemars. A un moment donné, quelqu'un allait inventer de nouveau l'étranger. Et en faire un personnage de cauchemar, d'un cauchemar à haut risque. Un de ces cauchemars dans lesquels les gens ordinaires sont persuadés que pour qu'ils dorment tranquilles, quelqu'un d'autre doit souffrir. Dans le discours de Grenoble, en juin dernier, le Président Nicolas Sarkozy a réinventé l'étranger, en qualité de bouc émissaire d'une crise et de rampe de lancement pour ne pas perdre une élection. Il a joué avec le feu. Et le pire est que la majorité des citoyens ont applaudi. En France, mais aussi en Italie ou en Hongrie. Et encore en Bulgarie.

Parce que cette question ne se pose pas en France seulement. (Sur la photo) la petite fille gitane qui sourit, assise sur un canapé posé en plein champ, se trouve à Yambol, au sud de la Bulgarie. Là-bas, deux mille Gitans ont été expulsés d'appartements abandonnés, promis à la destruction, puis livrés à eux-mêmes dans un camp de fortune. Sans avoir où aller, sans savoir où aller et sans vouloir y aller.

Les Gitans sont les étrangers qui sont restés dans une Europe où les frontières ont été élargies et démantelées. La minorité la plus difficile à intégrer et celle que les autres Européens cherchent le moins à intégrer. En Roumanie et en Bulgarie, les deux Etats membres les plus récents de l'Union européenne, ils vivent dans des conditions misérables. D'une manière ou d'une autre, les Français, les Italiens ou les Allemands veulent les renvoyer vers les Balkans.

La France, suivant l'exemple de l'Italie, a décidé de réinventer l'étranger, en utilisant pour cela ce peuple par définition sans frontières, le Gitan. En l'accusant de violence, alors qu'à la vérité, c'est lui le plus faible. Le parfait étranger. Dans l'Europe du 21ème siècle.

miguel.gaspar@publico.pt