Klaus Schwab, le Bernie Madoff de la globalisation-spectacle

Les «pipole» sont à Davos. Les gens sérieux vont se retrouver à Toronto pour la réunion du Groupe des Trente, que les initiés appellent encore entre eux le «Bellagio Group», du nom de l‘ancêtre de ce forum des vrais architectes de la finance mondiale qui se réunissent dans la plus grande discrétion.

Les «pipole» sont à Davos. Les gens sérieux vont se retrouver à Toronto pour la réunion du Groupe des Trente, que les initiés appellent encore entre eux le «Bellagio Group», du nom de l‘ancêtre de ce forum des vrais architectes de la finance mondiale qui se réunissent dans la plus grande discrétion. L'influence sur le cours éventuel des événements mondiaux de ces deux réunions qui se tiennent ces jours-ci est inversement proportionnelle à leur retentissement médiatique. Il y a des lustres qu'aucune de quelque portée n'est sortie du pince-fesses mondain que le bon docteur Schwab organise chaque année au pied des pistes enneigées de la station des Grisons. Mais depuis la fin des années 70, le Bellagio Group puis le Groupe des Trente ont très fortement contribué à dessiner les contours de la finance internationale contemporaine. Pour le meilleur mais aussi pour le pire, comme on le sait maintenant.

 

Pour les gens sérieux, Davos a commencé à sentir le sapin lorsque «Paris Match» est apparu dans la presse accréditée, aujourd'hui largement cantonnée dans une salle aveugle, dans les entrailles de l'affreux centre de conférence que la municipalité a fait construire et qui ne sert guère qu'une semaine par an. Qu'est-ce qui allait bien pouvoir suivre ? «Gala» et «Voici» ? Sans doute pas, mais Claudia Schiffer, Sharon Stone et Angelina Jolie ont fait partie ces dernières années des «personnalités globales» invitées à réfléchir sur l'avenir de la planète par Klaus Schwab.

Le «vieux forum» de Davos, celui dont le professeur d'économie Raymond Barre fut longtemps le rapporteur au terme de débats plutôt austères, produisait une certaine valeur ajoutée intellectuelle. C'était avant que Schwab, le fondateur et président à vie du Forum de l'économie mondiale, ne découvre que son véritable savoir-faire n'était pas l'économie (qu'il enseigna dans sa jeunesse) mais le marketing. Basé sur une valeur sûre, éternelle, indestructible, aussi bonne que l'or: l'égo.

 

A partir du début des années 90 (la fin de l'ère Barre), ne pas être de «Davos» fin janvier a fini par être comme porté comme un stigmate chez les «décideurs» de la planète, notamment les chefs de grandes entreprises prêts à payer (ou plutôt à faire payer par leurs actionnaires) une petite fortune pour le plaisir de se retrouver entre eux et en compagnie de dirigeants politiques, d'économistes, d'intellectuels plus ou moins en vogue. C'est la logique du «club», désiré parce que réputé exclusif, celle que le désormais mondialement célèbre Bernard Madoff a exploité avec tant de talent pour attirer les souscripteurs fortunées dans sa pyramide de Ponzi.

 

Les bons comptes du bon Docteur

 

Certes, Klaus Schwab n'est pas accusé d'avoir volé quiconque. Et ceux qui déboursent chaque année des dizaines de milliers de dollars pour aller sur les cimes écouter des platitudes sont des victimes consentantes. Toutefois, une enquête irrévérencieuse du Wall Street Journal sur les finances plutôt opaques des fondations de droit suisse du bon docteur (et de sa cascade de sociétés) avait provoqué par mal de remous et un net refroidissement entre le Forum et le grand quotidien du monde des affaires américain.

 

Par contre, Schwab est réputé expert dans l'art de faire payer par d'autres une bonne part des dépenses de fonctionnement (sécurité, logistique, installations, etc.) de ses manifestations: le gouvernement helvétique et la municipalité à Davos, celui de Singapour quand le Davos asiatique y fut hébergé, celui de Pékin pour la déclinaison chinoise, etc. Le bon docteur n'est jamais trop regardant sur les lettres de créances démocratiques des gouvernements qui jouent les amphitryons des déclinaisons régionales du Forum dans des zones de la planète moins placides que la patrie de Guillaume Tell. Et il a certainement gardé un très mauvais souvenir du blocus du Forum Asie organisé à Melbourne par les foules anti-mondialistes.

 

Par contre, ce serait une erreur de penser que l'organisation d'une manifestation contradictoire et simultanée avec les Forums sociaux de Porto Alegre (cette année Belem, toujours au Brésil) lui déplaise en quoi que ce soit. C'est encore une manière de reconnaître à Davos une importance que l'événement ne mérite pas.

 

Il faut surtout comprendre que Klaus Schwab incarne avant tout le «must» de l'opportunisme. C'est après la crise financière asiatique, choc annonciateur de la crise financière mondiale actuelle, que le fondateur du WEF a apporté la démonstration de l'élasticité des principes intellectuels qui se cachent derrière un discours riche en lieux communs, délivré dans un anglais stéréotypé avec un accent germanique qui frise la caricature. Du jour au lendemain, le FMI était devenu la source de tous les maux, Joseph Stiglitz le nouveau maître à penser et les syndicalistes se découvraient les bienvenus à Davos de même que les animateurs des ONG les plus remuantes. Cela ne dura qu'un temps.

 

The show must go on

 

L'essentiel, c'est que le show continue. Quand le 11 septembre 2001 menaça le Davos 2002 d'un désistement massif des Américains, nettement sur-représentés chez les animateurs et les participants, Schwab décida de transporter le Forum à New York. Sur le plan de l'organisation, ce fut un désastre, les «maîtres du monde» passant l'essentiel de la manifestation à attendre les ascenseurs du Waldorf Astoria. Mais comme opération de relations publiques, un sans faute.

 

Le bon docteur Schwab n'a inventé ni le concept ni le terme de globalisation. Mais il a lancé sur eux une véritable OPA. Tout est «global» au Forum de l'économie mondiale. On y célèbre les «global leaders» d'aujourd'hui et y intronise ceux de demain (young global leaders). La déclinaison du mot débouche parfois sur des acronymes étranges. Mon préféré, évoquant le nom d'une créature des Galapagos prononcé avec une pierre dans la bouche, est l'IGWEL (Informal gathering of world economic leaders). J'ai encore le souvenir d'une session organisée à l'intention des «spouses» (les "trophy wifes", compagnes des participants) sur l'éducation d'un «global leader». Car il faut apprendre au berceau à se mouvoir dans le monde selon Klaus Schwab. Davos ne serait pas Davos sans cette capacité à accommoder la globalisation à toutes les sauces. C'est souvent ridicule, parfois involontairement comique. Mais Schwab n'est pas connu pour son sens de l'humour.

 

Donc, en ces temps de déprime «globale», le Davos 2009 célèbre le retour de la morale, donne dans la contrition («nous sommes tous coupables»), fête le retour de l'Etat et s'investit dans la sortie de crise, à laquelle la contribution intellectuelle de ces mondanités annuelles sera modeste, sinon nulle. Le vrai travail se fait évidemment ailleurs.

 

Mais c'est ainsi: Klaus Schwab est à la réflexion économique et à la pensée libérale ce que Bernie Madoff était à la gestion de fortune.

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