Les régimes dictatoriaux qui ouvrent l'accès à l'éducation à leur population, et notamment de l'enseignement supérieur à la jeunesse, creusent leur propre tombe. La Tunisie vient d'en apporter une nouvelle démonstration. En louant en 2008, le «modèle tunisien» lors d'une visite protocolaire à Tunis, le directeur général du Fonds Monétaire International Dominique Strauss-Kahn, n'avait pas complètement tort, même si ce n'était manifestement pas un modèle de révolution démocratique qu'il avait en tête. Sortir du sous-développement reste encore la voie la plus sûre vers l'émergence et le succès de revendications démocratiques en faisant éclater les contradictions entre progrès économique et arriération politique.
Des pays d'Asie orientale, Corée du Sud, Taiwan, Indonésie aujourd'hui, ou d'Amérique latine comme le Brésil, ont confirmé que progrès économique et politique allaient de pair, même s'il y a des exceptions comme le minuscule Singapour et la Chine, dont les autocrates rêvent d'ailleurs de faire évoluer leur dictature communiste en appliquant les recettes musclées de Lee Kuan Yew à 1,3 milliard d'habitants.
Le journaliste italien Fernando Mezzetti raconte que son illustre confrère Indro Montanelli, eu l'occasion dans les années 60 d'interviewer le dictateur portugais Antonio de Oliveira Salazar. Il expliqua qu'au sortir de l'entretien, un conseiller de Salazar lui confia: «Ne soyez pas trop sévère dans votre article. Comprenez-le. Il lutte pour sauver le Portugal de son avenir». Tout un usant et abusant de sa redoutable police politique, la PIDE, Salazar s'était aussi efforcé de maintenir «le bon peuple portugais» dans l'ignorance, avec un taux d'analphabétisme encore supérieur à 40% à la veille de la Révolution des Oeillets en 1974.
Evidemment, les «chavistas» de la gauche de la gauche française vont faire leurs choux gras des propos tenus à Tunis devant Ben Ali par DSK, si ce dernier s'avisait de se lancer dans la course pour l'élection présidentielle de 2012 (à noter que les mêmes sont discrets à propos des innombrables violations des droits de l'homme et libertés civiles perpétrées au Venezuela par leur idole au béret rouge). Le problème, c'est que la défense des droits de l'homme n'entre pas dans le mandat du FMI. C'est en principe le travail de l'ONU, en particulier d'une commission spécialisée dont la présidence atterrit parfois dans les mains de pays aussi exemplaires en la matière que l'Iran ou le Soudan.
Saluée sobrement par le directeur général du Fonds, la croissance de l'économie tunisienne, qui ne dispose pas de la rente pétrolière, a été bien réelle, mesurée selon les indicateurs habituels (désormais contestés). Elle s'est appuyée sur les ressources disponibles pour ce petit pays de dix millions d'habitants: le soleil, la mer, une population jeune et bien formée, une large diffusion de la langue française, l'émergence d'une classe moyenne. Tourisme de masse, textile, centres d'appel: le pays a joué la carte de l'intégration avec les économies avancées de la rive nord de la Méditerranée. Et tenté de palier la faiblesse de l'épargne nationale par l'ouverture aux capitaux étrangers, venus notamment du Golfe.
A vrai dire, on ne voit pas très bien quelle était l'alternative, sauf à compléter cette stratégie par une plus forte intégration régionale avec ses voisins d'Afrique du Nord. C'est d'ailleurs ce que le directeur général du FMI était venu encourager en 2008. Il est certain que ce développement était à la fois insuffisant et déséquilibré, marginalisant notamment les régions de l'intérieur à dominante agricole. Il faut aussi admettre que le système éducatif et certains droits civiques, en particulier ceux des femmes, étaient l'héritage, empoisonné pour une dictature, laissé par Habib Bourguiba au policier qui l'avait déposé il y a 23 ans.
Là, où le FMI, comme les autres institutions multilatérales ont failli, c'est en ne dénonçant pas le fardeau que représentent, partout et toujours, pour la croissance et le progrès social, la corruption, le népotisme, la prévarication endémiques tels qu'ils se sont manifestés en Tunisie autour et au profit du clan mafieux Ben Ali et de ses (nombreux) affidés. Mais en la matière, on attend toujours la transcription effective en prescriptions politiques des nombreuses analyses théoriques et études de cas.
Toutefois, la débâcle financière aux Etats-Unis a amplement démontré que les pays en développement ou émergents n'ont pas le monopole du «crony capitalism» (capitalisme de copinage) dénoncés par les professeurs de vertu américains pendant la crise asiatique de 1997-98. Et il ne faut pas oublié que le patron du FMI est comptable de ses actes et de ses paroles devant un conseil d'administration où sont représentés tous les Etats membres, y compris les régimes qu'il serait censé critiquer ouvertement. Rappelons enfin que le président de la Banque Mondiale qui avait voulu mettre la lutte contre la corruption au coeur de son action était le néo-conservateur américain Paul Wolfovitz, lui-même abattu par une affaire de...favoritisme. Rien n'est simple.
Publié initialement sur Orange.fr, le 21 janvier 2011
PS: Les contributions de Mediapart sur Orange.fr sont en principe limitées aux questions économiques et financières, et le billet ci-dessus a été rédigé dans ce cadre restrictif. Il n'est pas question pour autant de sous-estimer la portée historique du mouvement né du sacrifice de Mohammed Bouazizi, au moment où la contagion régionale vient de s'exprimer de manière si explosive dans les rues du Caire et des autres villes d'Egypte. Il est très tôt dans le siècle de la révolution tunisienne mais pas trop tôt pour en tirer de premiers enseignements :
- en premier lieu, des «changements de régime» dans le monde arabo-musulman, pour utiliser le vocabulaire de l'équipe Bush-Cheney, ne doivent pas nécessairement passer par les souffrance épouvantables, les dizaines de milliers de morts, imposées à la population d'Irak par une intervention militaire extérieure.
- la complaisance affichée par les puissances occidentales, pétrole et «stabilité régionale» obligent, à l'égard de régimes autoritaires, dynastiques, corrompus et incompétents, ne pourra plus jamais s'abriter derrière la conception fataliste et condescendante d'une incompatibilité entre le monde musulman et la démocratie.
- Une vague démocratique dans le monde arabo-musulman, comparable à celle qui a balayé les régimes communistes en Europe orientale et les dictatures militaires en Amérique latine à la fin du siècle dernier, représenterait un changement de paradigme tant pour l'interminable et inextricable conflit israëlo-palestinien que dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Mauvaise nouvelle pour Osama, mais aussi pour Bibi.