Réformes: le contresens de Sarkozy 2.0

A ne considérer que l'agenda économique, l'élection présidentielle qui approche n'a qu'un intérêt limité. Il s'agit en effet de sélectionner celui qui aura le privilège, tôt ou tard, de négocier la banqueroute du pays avec la «troïka» UE-FMI-BCE. Mais cette campagne aurait pu au moins fournir l'occasion de s'interroger sur les causes profondes de cette situation.

A ne considérer que l'agenda économique, l'élection présidentielle qui approche n'a qu'un intérêt limité. Il s'agit en effet de sélectionner celui qui aura le privilège, tôt ou tard, de négocier la banqueroute du pays avec la «troïka» UE-FMI-BCE. Mais cette campagne aurait pu au moins fournir l'occasion de s'interroger sur les causes profondes de cette situation.

Qui ne sont pas de nature économique. Mais institutionnelle et sociologique.

Le populisme étant très «tendance» cette saison, l'élu du Fouquet's a décidé de remiser le costume Armani, ajusté à ses mesures, pour devenir le «candidat du peuple» et endosser le bleu de travail, en retroussant les manches et le bas de pantalon. En avant l'appel au peuple contre les «élites» et les «corps intermédiaires», coupables d'avoir freiné l'élan réformateur dont le candidat de la «rupture» était, paraît-il, porteur il y a cinq ans. Un «c'est pas moi, c'est les autres» bien commode pour qui aurait du mal à se faire réélire sur son bilan.

Nicolas Sarkozy est en politique depuis qu'il a l'âge de se raser mais il lui aura fallu plus de quarante années et un quinquennat à l'Elysée pour prendre conscience que l'organisation de la vie politique et de la société françaises encouragent l'immobilisme. Tant de perspicacité est admirable ! Malheureusement, le président sortant commet un contresens. Si la réforme est difficile en France, ce n'est pas parce que les corps intermédiaires sont trop forts mais parce qu'ils sont beaucoup trop faibles. Si on classe dans cette catégorie les structures et organisations qui s'interposent entre l'Etat et la société, la France se distingue des autres grandes démocraties par le mauvais fonctionnement de cette intermédiation démocratique.

L'organisation de l'Etat lui-même y contribue : centralisé dans ses structures, bonapartiste dans son organisation institutionnelle, pléthorique par ses effectifs, irresponsable dans sa gestion financière. C'est par là d'ailleurs, le poisson pourrissant par la tête, que la «réforme» aurait dû et devrait toujours commencer. A l'inverse, «l'hyper-présidence» de Sarkozy 1.0 a transformé en caricature les traits déjà déformés de la République «à la Française». Disparu le Premier ministre, menée à coups de sifflet cette chambre d'enregistrement qu'est l'Assemblée nationale, instrumentalisées à des fins personnelles certaines des fonctions régaliennes de l'Etat (justice, police), etc. Pour en être banal, le procès n'en est pas moins légitime.

Mais face à cet Etat central qui se veut tout, il n'y a sinon rien, du moins pas grand chose. Les syndicats ? Leur nombre est inversement proportionnel à celui de leurs adhérents. Leur financement en fait pour partie, volens nolens, des officines de l'Etat. Les partis politiques ? Ils ont des élus (il faut bien que 36.000 communes, autant que tout le reste de l'Europe occidentale réunie, servent à quelques choses) mais guère de militants. Les régions ? Elles n'ont ni la taille critique économique, ni les pouvoirs et les responsabilités des laenders allemands ou des provinces espagnoles. Les associations ? Elles sont nombreuses et vivantes mais là encore, trop souvent reliées au cordon ombilical de la subvention publique. Les médias ? La France partage avec l'Italie le triste record d'une l'imbrication financière contre nature entre groupes industriels et quotidiens «nationaux». Ne parlons même pas des «interviews» du chef de l'Etat (qui n'aime guère les conférences de presse) sur les chaînes de télévision, publiques ou privées, où flotte habituellement un doux parfum de république bananière.

Le résultat est que la «réforme» est une chose dont on parle, pendant des années, voire des décennies, mais qu'on ne fait pas, ou trop tard, ou trop peu, ou trop mal. Parce qu'il est très difficile d'obtenir, à travers le bon fonctionnement des «corps intermédiaires» justement, cette dimension essentielle au changement que l'on appelle «ownership» dans le jargon des institutions internationales. L'appropriation de la réforme par ceux qui doivent en être les acteurs, les sujets (et non pas les «objets»). Quand «l'auto-réforme» est impossible, cela peut donner, par exemple, la Grèce. Le changement est imposé de l'extérieur, dans la douleur. Et avec de fortes chances d'échouer. Un récent sondage révèle qu'un Français sur deux redoute une issue comparable pour son pays.

Publié initialement sur Orange.fr, le 22 février 2012

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