Les tapisseries de Pastrana, authentiques merveilles du monde

A une heure de Madrid, perdu dans les collines de Guadalaraja, le petit bourg médiéval de Pastrana abrite une des merveilles de la planète. Si elles étaient pendues aux cimaises d’un des grands musées du monde, Prado, Louvre, Ermitage ou Met, les tapisseries tissées en Flandres au 15ème siècle écraseraient la concurrence de leur splendeur monumentale.

On s’y presserait en foule comme devant la Joconde ou les Ménines. Mais en ce matin printanier d’avril, la collégiale Notre Dame de l’Ascension de Pastrana était déserte. Carte de presse en main, il fallut argumenter, car les visites à heures fixes, exclusivement guidées, exigent un minimum de cinq personnes. Fort heureusement, les guides sont les avocats passionnés d’un trésor artistique dont ils apprécient mieux que quiconque la charge émotionnelle.

La collégiale de Pastrana, dans son écrin de toits © DR La collégiale de Pastrana, dans son écrin de toits © DR
 

On traverse l’impressionnante église, encore froide des rigueurs de l’hiver, témoignage de la grandeur passée de la ville au temps des princes d’Eboli, et à l’entrée dans ce qui en fut la grande sacristie, c’est le même choc qu’à la première rencontre, quand les quatre panneaux de laine et de soie, aux dimensions inhabituelles (chacun de onze mètres sur quatre environ), avaient été exposés temporairement au MNAA de Lisbonne, en 2010, dans le cadre d’une tournée européenne et américaine postérieure au minutieux travail de nettoyage de restauration réalisé par les maitres du genre, la Manufacture Royale De Wit à Malines (ou Mechelen). Et la même certitude d’être en présence d’un chef d’œuvre absolu, l’expression la plus achevée au monde de l’art millénaire du point.

Les tapisseries dans leur demeure permanente © pastrana.org Les tapisseries dans leur demeure permanente © pastrana.org
 

Les tapisseries de Pastrana viennent d’une commande du royaume du Portugal aux tisserands flamands à la fin du 15ème siècle. Du ou des auteurs des cartons, dont l’unité d’expression est saisissante, on ne sait rien. Génial, à coup sûr, mais anonyme. Une attribution en 1925 à Nuno Gonçalves, l’auteur des célèbres panneaux de Sao Vicente exposés au MNAA, a été largement abandonnée. Le tissage, achevé en 1473, serait dû à la maison Passchier Grenier, de Tournai, dont le travail pour les cours du nord de l’Europe et le puissant duché de Bourgogne (le Portugal a été fondé par des princes venus de Bourgogne) exprime le même style et la même maitrise technique, en particulier la finesse du point. Les Flandres dominent alors l’art de la tapisserie et le commerce du drap, et la demande des manufactures en pigment naturel fera par exemple la fortune des pasteliers d’Albi, jusqu’à l’arrivée de l’indigo au milieu du 16ème siècle.

 

Rompant avec les thèmes habituels, religieux, mythiques ou allégoriques, les tapisseries de Pastrana constituent un manifeste politique, doublé d’une leçon d’histoire. Les trois premiers panneaux relatent le débarquement des Portugais en Afrique du Nord, sous les murailles d’Asilah, le siège puis la prise de cette ville portuaire située au sud de Tanger. La quatrième tapisserie représente l’entrée des Portugais dans Tanger, qui se rendit sans combattre en 1471. Nombre de personnages de cette épopée, notamment le roi Alfonse V et son fils Jean, ainsi que le duc de Bragance qui conduisait les troupes à Tanger, y sont représentés sous leurs traits véritables. La richesse des couleurs, auxquels le grand nettoyage récent a rendu une impressionnante vivacité, la puissance de la composition, la précision des ornements (y compris le sol en « mille fleurs ») constituent un ensemble unique dans la longue histoire de la tapisserie. En même temps qu’une contribution à celle de la guerre, puisque bombardes et mousquets portugais y font une de leurs premières apparitions.

 

Alfonse V au siège d'Asilah (détail) © DR Alfonse V au siège d'Asilah (détail) © DR

Bénie par la papauté, l’entreprise militaire portugaise dans ce qui deviendra le Maroc n’est pas seulement la prolongation de la reconquête pluri-séculaire du territoire européen sur les Maures à partir de Guimaraes, achevée avant celle de l’Espagne voisine. Elle marque le point de départ d’une première mondialisation qui conduira les Portugais autour du globe, de comptoir en comptoir, jusqu’à Tanegashima, au sud du Japon, où ils accostent en 1543.

 

Paradoxalement, on sait que les tapisseries de Pastrana ne resteront pas en possession des commanditaires. Saisies comme butin après la bataille de Toro (première hypothèse curieuse puisque les Portugais restèrent maitres du terrain) ou données par Alfonse V lui-même au cardinal Mendonza, il est acquis qu’elles tombent très vite entre les mains de cette famille de Grands d’Espagne dont la place forte était Guadalajara, où il faut visiter le magnifique palais ducal de l’Infantado et son cloître des lions. Incendié pendant la guerre civile par les bombardiers franquistes, il abrite aujourd’hui le musée de la ville. Au 17ème siècle, c’est le chef de la famille Mendonza, quatrième duc de l’Infantado, qui confiera la garde des tapisseries à la collégiale de Pastrana, d’où elles ne sont sorties qu’une fois en 350 ans. Mais selon la formule d’un célèbre guide rouge, elles valent amplement le voyage.

Palais de l'Infantado, cloître des lions, Guadalajara © DR Palais de l'Infantado, cloître des lions, Guadalajara © DR
 

Ana de Mendoza y de la Cerda, première duchesse de Pastrana © DR Ana de Mendoza y de la Cerda, première duchesse de Pastrana © DR
Pour les amateurs d’opéra, Pastrana est l’occasion de croiser le personnage de la princesse d’Eboli, à qui Verdi a donné son heure de gloire dans Don Carlos (superbe Shirley Verrett dans ma version de référence sous la baguette de Carlo Maria Giulini). Les restes d’Ana de Mendonza y de la Cerda, reposent en effet dans la crypte de la collégiale, avec ceux de son mari, le noble portugais Rui Gomes da Silva (ou Ruy Gomez de Silva), Grand d’Espagne, conseiller et secrétaire de Philippe II d’Espagne (et 1er du Portugal). La princesse borgne aura passé les onze dernières années de sa vie en prison domiciliaire, accusée de conspiration par le même Philippe II, dans le palais des ducs de Pastrana, toujours présent mais vidé de son mobilier, au centre de la petite ville. Last but nos least, le couvent du carmel, à deux kilomètres hors les murs, fut fondé par nulle autre que cette grande figure de l’Eglise catholique, Sainte Thérèse d’Avila (Santa Teresa de Jesus), venue à Pastrana à l’invitation de la princesse d’Eboli.

 

A Pastrana, le poids de cette histoire glorieuse écrase manifestement une vie économique anémiée et une infrastructure touristique bien modeste. Pour que le monde vienne à Pastrana, l’inscription par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité de la collégiale Notre Dame de l’Ascension et de ses glorieuses tapisseries gothiques serait une promotion naturelle. Nos guides en rêvent évidemment, mais à Madrid, si proche et si lointaine, personne, semble-t-il, ne s’est posé la question d’une candidature.

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