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Billet de blog 29 décembre 2009

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L'emprunt national et l'université: la démarche du crabe

De «grand» l'emprunt Sarkozy est devenu «national». De fait, comme les deux mille et quelque milliards d'euros (si on inclut les retraites non-provisionnées des fonctionnaires), cette levée de fonds modeste, au regard de ce que la France doit emprunter chaque année pour boucler ses fins de mois, entre dans le «patrimoine», si l'on peut dire, de chaque citoyen, qu'il soit au biberon ou sur son lit de mort.

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De «grand» l'emprunt Sarkozy est devenu «national». De fait, comme les deux mille et quelque milliards d'euros (si on inclut les retraites non-provisionnées des fonctionnaires), cette levée de fonds modeste, au regard de ce que la France doit emprunter chaque année pour boucler ses fins de mois, entre dans le «patrimoine», si l'on peut dire, de chaque citoyen, qu'il soit au biberon ou sur son lit de mort.

Il y a au demeurant un écart singulier entre l'emphase médiatique qui a accompagné la gestation de cet acte de politique économique et sa portée effective. Et l'exercice pédagogique qui aurait consisté à saisir l'occasion pour concentrer l'attention de la nation sur le caractère insoutenable de la dérive de ses finances publiques n'a pas été assumé. La quasi-faillite de Dubaï ou la disgrâce de la Grèce auprès des agences de notation y auront apporté une contribution plus marquante.
Inutile de s'arrêter sur les secteurs industriels prioritaires auxquels l'Etat va réserver sa manne en décrétant que s'y joue la prospérité future du pays. La capacité de la sphère publique à «choisir les vainqueurs» de la compétition économique est plus que douteuse. Sans remonter au «Plan calcul», on sait depuis l'étude séminale «Can Japan compete?» (Le Japon peut-il être compétitif ?) de Michael Porter et de ses deux co-auteurs japonais que la politique industrielle fabrique surtout des «losers» et des éléphants blancs.
La mesure la plus originale, dans le contexte français, annoncée par le chef de l'Etat le 14 décembre est sans doute la décision de consacrer 7,7 milliards d'euros à doter en capital «cinq à dix campus d'excellence», voués à projeter l'université française dans la compétition mondiale. Mais une fois de plus, on est dans le symbole. Non seulement parce que, en dépit d'une chute de 27% sur le dernier exercice due à la crise financière, les réserves en capital de la seule université américaine d'Harvard dépassent encore 26 milliards de dollars. Mais aussi parce que la «rente» fabriquée par ce capital représentera au plus quelques centaines de millions par an. Un mauvais esprit ferait remarquer que les trésoriers des universités élues, à moins de spéculer comme un vulgaire conseil général à majorité communiste, placeront la plus grande partie de cet argent en obligations assimilées du Trésor français, apportant ainsi leur obole au financement de la dette publique. Même si l'Etat leur laisse le choix. C'est le serpent qui se mord la queue. Ou plutôt, pour rester dans la métaphore zoologique, la démarche en crabe.
D'une autonomie assez relative inscrite dans la loi Pécresse à une dotation publique en capital, introduite au détour de l'emprunt «national» et qui a vocation à être plus tard abondée par des fonds privés, entreprises intéressées ou généreux donateurs, on voit bien sur quelle trajectoire l'équipe au pouvoir souhaite inscrire l'université française. Mais au manque de moyens correspond le manque de franchise, c'est-à-dire de courage, dans l'affichage politique.
Plutôt que de s'attaquer bille en tête au malthusianisme académique et social des écoles dites «grandes», cause majeure de l'accès insuffisant de la population active à une formation universitaire, très justement dénoncé par la commission Juppé-Rocard, on invente une stratégie de contournement consistant à «rapprocher» par exemple l'Ecole centrale des universités en la transplantant sur le plateau de Saclay. Pourquoi? Parce que la permanence des «grandes écoles», avec leurs promotions étriquées garantissant à leurs diplômés une rente financière à vie, va de pair avec le refus de la sélection académique qui condamne les universités «de masse» à la médiocrité et à la pénurie, et leurs étudiants à une sélection sociale par l'échec aussi brutale qu'hypocrite. L'absence de sélection au mérite intellectuel à l'entrée à l'université se traduit en bout de course par un nombre de diplômés de l'enseignement supérieur sensiblement plus faible que celui constaté dans les pays avancés qui pratiquent le tri sur des critères académiques. Chercher l'erreur.
Comme souvent, l'idéal du discours égalitaire dissimule mal une réalité assez sordide. Car qui veut faire l'ange, fait la bête.

Publié initialement sur Orange.fr le 15 décembre 2009