Philippe Riès
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Billet de blog 30 mars 2008

Midi à quatorze heures

Philippe Riès
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« Ainsi toujours on veut donner des explications compliquées aux faits les plus simples et l'on ne se croit savant qu'à condition d'aller chercher midi à quatorze heures».
Ainsi s'exprimait en 1847 le grand économiste Frédéric Bastiat, complètement ignoré en France mais respecté dans les pays anglo-saxons, où il est regardé comme un des pères fondateurs de la pensée économique libérale (ni «néo», ni «ultra», ni «hyper»).
Il y quelques années, musardant parmi les piles de livres de la vénérable librairie anglophone Shakespeare and co., sur les quais de Seine face à Notre-Dame, j'avais eu la surprise d'entendre un visiteur d'Outre-Atlantique s'enquérir d'un ouvrage de Bastiat. Je me permettais d'intervenir. En France, à Paris ? Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Entre 1854 et 1993, aucun écrit de Bastiat, si modeste fut-il, n'a été réédité dans son pays natal, la plus «illibérale», politiquement autant qu'économiquement, des démocraties avancées.

La Pétition

Bastiat avait le génie de la fable lumineuse, celle qui éclaire d'un seul trait la fausseté ou l'hypocrisie d'une posture idéologique masquant avec plus ou moins d'habileté des intérêts sonnants et trébuchants.

Son texte le plus célèbre, pardon le moins oublié, est sans doute sa Pétition des «fabricants de chandelles, bougies, lampes, chandeliers, réverbères, mouchettes, éteignoirs, et des producteurs de suif, huile résine, alcool, et généralement tout ce qui concerne l'éclairage».
Pétition par laquelle les membres de ces honorables professions prient la chambre des députés de les débarrasser d'un concurrent déloyal, le soleil ! Qui, disent-ils, «nous fait une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité par la perfide Albion (...) d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il se dispense envers nous».
Un siècle et demi après la mort de Frédéric Bastiat en 1850, l'affrontement entre les partisans du libre-échange, le combat politique de sa vie, et les protectionnistes est toujours d'actualité. Le mercantilisme à front bas siège même à l'Elysée, dans le bureau qui jouxte celui du Président.
Ainsi, l'économiste basque (né à Bayonne en 1801) est «toujours jeune alors que le journal de la veille est déjà vieux», aurait pu écrire Charles Péguy.
L'économie occupe une place prééminente dans nos vies quotidiennes mais la science économique mérite plus jamais le qualificatif de «science funeste», où l'obscurité du discours le dispute aux prévisions péremptoires et démenties par les faits.
Dans le petit texte titré «Midi à quatorze heures», Bastiat reconnaît que «les faits économiques agissant et réagissant les uns sur les autres, effets et causes tour à tour, présentent, il faut en convenir, une complication incontestable. Mais quant aux lois générales qui gouvernent ces faits, elles sont d'une simplicité admirable, d'une simplicité telle qu'elle embarrasse parfois celui qui se charge de les exposer ; car le public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce qui est simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas».
Heureusement, la démarche suivie par Bastiat pour mettre l'économie à la portée de tous, en se dressant contre la «pensée unique» de son temps, trouve un écho lointain dans certains travaux récents, à l'écart des conventions. On pense notamment à Tim Harford (The Undercover Economist) ou encore Steven Levitt (Freakonomics).
La devise de ce dernier («la face cachée de toute chose») évoque un autre texte fort de Bastiat : «Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas ».

Keynes et von Mises

Bastiat est également considéré comme un lointain précurseur de l'école autrichienne de la pensée économique, née à Vienne autour de Carl Menger et de son disciple Ludwig Von Mises.
En ces temps de crises financières aigues et répétitives, leur théorie du cycle des affaires ou leur approche du risque acquièrent une saveur toute particulière. Sans compter leur rejet par anticipation de l‘OPA hostile des mathématiques sur la science économique...et la finance contemporaines. OPA réussie, et dont les «brillants» résultats s'étalent aujourd'hui sous nos yeux.
Sans surprise, c'est dans les rangs des disciples actuels contemporains de l'école autrichienne que se recrutent les critiques les plus acerbes et les plus pertinents des dérives de la politique monétaire et de la finance américaines. Ceux qui ne croient ni au paradis keynésien ni à l'Eldorado monétariste et observent avec une certaine perplexité l'activisme des hommes politiques qui se piquent d'économie et promettent qu'ils iront chercher la croissance «avec les dents».
La violente crise de crédit en cours aux Etats-Unis, comme le précédent épisode asiatique des années 1997-98, devraientt logiquement conduire à rechercher l'origine lointaine de ces turbulences. Ces crises illustrent à merveille le fait que les vagues inflationnistes, qu'elles touchent des produits ou des actifs, «sont le fait de l'homme, ou disons le crûment, le fait des gouvernements», comme l'écrivait Ludwig von Mises en 1952, dans la préface à la nouvelle édition de sa monumentale «Théorie de la monnaie et du crédit».
«Elles sont les produits de doctrine qui attribuent aux gouvernements le pouvoir magique de créer de la richesse à partir de rien et de rendre les gens heureux en faisant grossir le ‘revenu national'», ajoutait-il.
En ces temps troublés où le spectre de la Grande Dépression des années Trente vient à nouveau hanter les gazettes, on peut être assuré que la reconstruction de l'histoire va connaître de beaux jours.
Mais, pas plus que le Japon contemporain ne s‘est extirpé de la déflation (en est-il vraiment sorti d'ailleurs ?) grâce aux injections budgétaires qui ont ruiné ses finances publiques, les Etats-Unis de Roosevelt n'y ont échappé par la vertu du New Deal. Dans un cas, la demande de la Chine émergente, dans l'autre le réarmement pour l'entrée dans la Seconde Guerre mondiale, ont joué un rôle autrement décisif.
Mais il est vrai que von Mises souffrait d'un handicap rédhibitoire par rapport à Keynes : il s'était contenté d'annoncer la crise de 1929 (et par extension toutes celles dont l'origine est identique) alors que le «Diable» cher à Alain Minc a utilisé cette crise pour fournir aux gouvernants la justification «théorique» de leurs gesticulations.

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