Soudan : l’enjeu migratoire en vaut-il la peine ?

L'Union européenne fait du Soudan le pivot de sa politique migratoire en Afrique de l'est. Mais cette alliance avec un régime génocidaire se fonde-t-elle réellement sur des enjeux migratoires si importants ?

Si on se fie aux données compilées par l'Atlas of Migrations, qui proviennent de l'agence Eurostats et de plusieurs organisations internationales comme le Haut-Commissariat aux Réfugiés ou la Banque mondiale, la réponse est que les enjeux en terme de migrations vers l'Union européenne sont très faibles.

Si on considère les cinq pays en situation critique (dictature, guerre civile) :

Érythrée : 14% des migrations se font vers l'Union européenne, 26% des réfugié-e-s se trouvent sur le territoire de l'UE

Éthiopie : 15% des migrations et 14% des réfugié-e-s vers l'UE

Somalie : 13% des migrations, 10% des réfugié-e-s

Soudan : 2% des migrations et 4% des réfugié-e-s

Sud-Soudan : moins de 1% des migrations et des réfugié-e-s

De manière assez classique les personnes qui fuient une situation de crise vont se réfugier dans une région plus sûre de leur propre pays ou dans les pays voisins, et cherchent aussi des possibilités de construire leur vie dans un environnement connu et accessible pour des populations au faible niveau de vie. La migration vers l'Union européenne est donc logiquement minoritaire.

À défaut de se fonder sur des mouvements migratoires réels, la politique européenne se fonde sans doute sur une rationalité à propos de laquelle on peut formuler quelques hypothèses.

Il y a un enjeu de propagande à montrer que l'Union européenne agit contre ce qu'elle présente comme une menace, l'immigration dite irrégulière, pour détourner le regard de l'impact négatif de ses politiques économiques et sociales sur les populations européennes, sembler répondre aux inquiétudes qu'elles génèrent. Détourner le regard aussi d'autres mouvements migratoires que les instances européennes ne souhaitent pas exposer au débat public. Mais dans ce cadre le blanchiment de régimes dictatoriaux et/ou génocidaires n'est pas l'élément que les instances européennes mettent le plus volontiers sur la place publique.

Il y a sans doute l'effet d'une logique propre aux acteurs impliqués dans les politiques migratoires européennes et influent sur elles. D'une part la dominante sécuritaire de ces politiques va entraîner en l'absence de frein - de contre-pouvoirs suffisamment forts, institutions en charge du respect des droits ayant une influence significative sur les politiques menées - des politiques sécuritaires de plus en plus poussées. D'autre part les acterus missionnés et financés pour la mise en place de ces politiques ont intérêt à leur pérennisation. Et ces acteurs vont alimenter les instances décisionnelles européennes d'informations allant dans leur sens. La faiblesse réelle des mouvements migratoires peut finir par être hors radar.

Il y a peut-être aussi à travers cette coopération avec des régimes africains qui tourne autour du contrôle des frontières et des mouvements de population, contrôle qui passe par des financements, des formations, des matériels, des agents de liaison... peut-être y a-t-il une forme de prise de contrôle sur le territoire africain.

 

Vous pouvez télécharger Atlas of migration 2018 ici.

 

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