Quand l'Europe sera devenue indésirable

L'Europe n'est ni le centre du monde ni le pôle d'attraction de tous les mouvements migratoires. Elle tend à l'être de moins en moins, et que se passera-t-il lorsqu'à force de politiques migratoires répulsives elle aura réussi à se rendre indésirable au reste du monde ?

Deux anecdotes tirées du passé calaisien.

Un exilé soudanais. Nous sommes en 2014, il est là depuis des mois, la demande d'asile qu'il s'est résignée à faire s'étire en longueur, il habite une cabane de 2 m2 dans la cour d'un squat. Il raconte qu'il est arrivé en 2001 en Libye. Il y est resté dix ans, il avait du travail, il ne pensait pas à aller en Europe. Puis en 2011 il y a eu la guerre, il a dû s'enfuir. Il s'est retrouvé au camp de réfugiés du Choucha, dans le désert tunisien, près de la frontière libyenne. Il a été reconnu comme réfugié par le HCR, mais il n'a pu bénéficier d'aucun programme de réinstallation dans un autre pays. Il repart en Libye, passe en Italie, remonte vers l'Angleterre, et se trouve bloqué à Calais. Après quatre ans faits d'errance et d'attente, il conclut : "Je n'aurait pas dû venir en Europe, j'aurais dû aller au Qatar, là au moins j'aurais du travail."

Un groupe vient des États-Unis prendre contact avec la réalité calaisienne dans le cadre d'un travail pour l'ONU. Nous sommes en 2016 dans ce qui est devenu le plus grand bidonville de France. Dans ce groupe, un jeune Pakistanais. Apprenant que des exilés pakistanais se trouvent dans le bidonville, il marque son étonnement de les voir en Europe dans de telles conditions : "Mais pourquoi ils viennent en Europe, il y a tellement d'opportunités en Inde !"

L'image d'une Europe centre du monde et pôle d'attraction des mouvements migratoires se craquelle. Il reste à vrai dire à la fois une part de mirage et une part de réalité, une prospérité dans laquelle les inégalités augmentent, un système social qui est démoli pièce à pièce, des libertés démocratiques qui sont rognées ici par des lois sécuritaires et là par un régime autoritaire. Mais que restera-t-il dans vingt ans, trente ans, quarante ans d'une Europe à la population vieillissante, qui aurait continué à détourner d'elle une large part des mouvements migratoires, et qui aurait persévéré à se rendre odieuse à la plus grande part de l'humanité ? Quel sera le devenir de cette Europe qui se sera rendue indésirable au reste du monde ?

 

 

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