Si le 5 juillet 1974 le gouvernement, en réponse à la crise économique, suspend l'immigration hors Communauté européenne, on reste alors dans la logique de l'orientation libérale du point de vue sociétal de la première partie du septennat Giscard d'Estaing. Le conseil des ministres du 9 octobre 1974 décide d'un ensemble de mesures d'intégration des personnes immigrées, tandis que la loi du 10 juillet 1975 permet leur élection comme représentant.es du personnel dans les entreprises.
Le tournant austéritaire de la seconde partie du septennat, avec la nomination de Raymond Barre comme premier ministre, s'accompagne d'un tournant xénophobe et sécuritaire.
En 1977, le gouvernement, faisant le lien entre le chômage et la présence des immigré.es, met en place une prime de 10 000 francs pour les immigré.es acceptant de retourner définitivement dans leur pays d'origine. Convertie en ancien franc, c'est ce qu'on appelé "le million de Stoléru", du nom du secrétaire d'État chargé de la condition des travailleurs manuels et immigrés.
En 1978, c'est un système de retour forcé de la main-d'œuvre immigrée qui est mis en place, avec un objectif de 500 000 départs. On parlerait aujourd'hui de "remigration".
La loi Bonnet (ministre de l'intérieur) du 10 janvier 1980 restreint les conditions d'entrée et de séjour en France, fait de l'entrée et du séjour irréguliers un motif d'expulsion, facilite les expulsions, notamment suite à une condamnation (ce qu'on appelle la double peine).
Sur le terrain sécuritaire, la loi du 2 février 1981, dit sécurité et liberté, ou loi Peyrefitte (ministre de la justice), qui se présente comme une réponse aux attentats, élargit les prérogatives de la police et de la gendarmerie (contrôles d'identité, flagrant délit), renforce les peines concernant certains crimes et la répression en cas de récidive. Elle élargit également les règles d'indemnisation des victimes.
Le Front national est alors un groupuscule d'extrême-droite parmi d'autres, sans audience électorale. C'est bien la droite de gouvernement, dans ses composantes centriste et gaulliste, qui décide d'accompagner le tournant austéritaire de la seconde partie du septennat Giscard d'Estaing de discours et de mesures xénophobes et sécuritaires.
Aux élections cantonales de 1982 et municipales de 1983, la droite, et particulier le RPR, donne une orientation sécuritaire et xénophobe à sa campagne. Là encore, cette orientation précède - de peu cette fois - l'émergence du Front national. L'évènement marquant des municipales de 1983 est la victoire d'une liste commune RPR - FN à Dreux (le FN avait fait un peu moins de 17% au premier tour, et dans ce canton 10% à l'élection de 1982), mais il est aussi marquant parce qu'il reste exceptionnel. C'est aux européennes de 1984 que le FN s'installe réellement dans le paysage électoral en dépassant nationalement les 10%.
Du côté de la gauche, en janvier 1983, le gouvernement stigmatise les grévistes de l'industrie automobile, souvent d'origine nord-africaine, Gaston Defferre, ministre de l'intérieur, parlant du rôle « d’intégristes et de chiites » dans les grèves, suivi par Pierre Mauroy, premier ministre ("des travailleurs immigrés […] agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises"), et Jean Auroux, ministre du travail ("Lorsque des ouvriers prêtent serment sur le Coran dans un mouvement syndical, il y a des données qui sont extra-syndicales. […] Un certain nombre de gens sont intéressés à la déstabilisation politique ou sociale de notre pays parce que nous représentons trop de choses en matière de liberté et de pluralisme").
Là encore, ce discours xénophobe du gouvernement accompagne le virage austéritaire de sa politique (le "tournant de la rigueur"), et précède l'émergence électorale du Front nationale. Et s'il y a une forme d'alignement de la gauche, c'est sur la droite, et non sur l'extrême-droite encore insignifiante.
Il serait donc important, plutôt que de sombrer dans la facilité d'expliquer toute mesure ou propos xénophobe ou sécuritaire venant de la droite ou de la gauche par la place prise par l'extrême-droite dans le jeu électoral, de s'interroger sur les déterminants internes aux droites, et aux gauches, qui les amènent sur des positions xénophobes et sécuritaires.
Et de s'interroger pour savoir dans quelle mesure l'émergence du discours xénophobe et sa légitimation par les partis de gouvernement ont facilité l'émergence du Front national. Et dans quelle mesure la victoire de la gauche en 1981 a entrainé la radicalisation non seulement d'une partie de l'électorat de droite, mais aussi de soutiens financiers qui ont permis au parti de développer son organisation et son implantation, et de pérenniser ses premiers succès.