Et si les partis politiques envisageaient sérieusement les politiques migratoires

Si certains partis affichent des positions plus ouvertes en matière de politiques migratoires, il est bien difficile de voir, derrière les discours compassionnels, les déclarations de principe, les ambiguïtés et contradictions savamment entretenues, quelle politique ils mèneraient réellement s'ils arrivaient au pouvoir. Au-delà des signaux à l’opinion, si on envisageait la question sérieusement ?

Comme dans d'autres domaines, les signaux envoyés à tel ou tel segment de l'opinion pour conquérir ses suffrages ou éviter de les perdre ne font pas une politique réalisable lorsqu'on est en situation de gouverner. Quelques réflexions qui visent à réduire l'écart entre affichage politique et politique réellement menée, à l'attention des formations qui souhaiteraient réellement mener une politique migratoire différente.

- il est difficile de faire accepter une politique d'accueil sans une politique de solidarité sensible pour la population du pays accueillant, c'est-à-dire sans une politique de répartition des richesses et de réduction des inégalités. Une politique bienveillante vis-à-vis des personnes accueillies sera mal perçue par les groupes ayant un sentiment d'exclusion, de délaissement ou une peur de déclassement, ce qui entraînera un rejet de la politique d'accueil et des personnes accueillies. Dans la même logique, mis à part des questions spécifiques comme l'apprentissage de la langue, il est souhaitable de proposer des solutions aux difficultés que rencontrent les personnes accueillies dans le cadre du droit commun et d'élever le niveau des réponses de droit commun au bénéfice de l'ensemble de la population.

- la question des migrations est à replacer dans le contexte des relations avec le reste du monde. La fluidité des mouvements de populations s'envisage plus facilement dans une relation égalitaire de coopération et de solidarité que dans un rapport d'exploitation. Et le contrôle de la mobilité des populations vise à la mise à disposition de la main-d'œuvre au moindre coût et participe à l'exploitation générale des ressources, qui trouve son expression la plus forte dans les rapports Nord - Sud. S'agissant de la France il s'agit notamment d'une remise en cause de l'héritage colonial, tant dans le rapport avec les pays concernés que dans le regard et le traitement des populations immigrées ou non, avec un nœud particulièrement serré qu'est la Françafrique.

- des politiques différentes ne pourront être mises en place que si elles sont clairement assumées vis-à-vis de la population. Les politiques migratoires sont actuellement le domaine de la surenchère, tout gouvernement étant accusé de ne pas en faire assez dans la fermeture des frontières. Se justifier par rapport à ces accusations conduit non seulement à mener des politiques toujours plus répressives, mais aussi à valider et à entretenir la surenchère. À ce titre, un sort particulier doit être fait à l'objection présente à gauche selon laquelle l'immigration serait un moyen du patronat pour tirer les salaires par le bas. Dans les faits le contrôle des migrations tel qu'il existe vise déjà à réduire le coût de la main-d'œuvre, qu'il s'agisse de limiter les possibilités d'émigration des populations des pays où la main-d'œuvre est peu coûteuse, de la constitution et de l'entretien d'une population de personnes hyperprécarisées parce que n'ayant pas à être là juridiquement mais étant là quand même, les sans-papiers, ou de l'organisation de conditions de venue étroitement conditionnée aux besoins, comme pour les travailleur-se-s saisonnier-ère-s. Ce qu'on est en droit d'attendre de la part de politiques de gauche, ce n'est pas la reprise de l'antienne de la concurrence entre les travailleur-se-s, mais des réponses concrètes en terme de politiques à mettre en place pour sortir de la logique de mise à disposition d'une main-d'œuvre au plus bas coût, pour aller vers une répartition plus équitable des richesses et une plus grande émancipation.

- la question de l'émancipation pose celle des limites des pouvoirs de l'État en matière de contrôle des populations. Si les déplacements forcés de population ou le bannissement par un État de ses propres nationaux sont interdits, les entraves à la migration ou le maintien dans une situation d'infra-droits d'une population présente sur le territoire d'un État sans le consentement légal de celui-ci sont permis. Un déplacement forcé de population causant des milliers de morts fait scandale, des entraves à la migration faisant plusieurs milliers de morts sont dans la légalité internationale. S'il existe un droit de "quitter tout pays, y compris le sien", il n'existe pas de droit d'entrer sur le territoire d'un autre pays qui en garantisse l'effectivité, alors même qu'au-delà des crispations actuelles le contrôle des mouvements migratoires est une prérogative que les États se sont arrogée trop récemment pour qu'elle soit considérée comme fondamentale.

Aborder ces quatre points, lier l'accueil avec les politiques générales de solidarité, de répartition et de lutte contre les inégalités, mettre en perspective politiques migratoires et relations avec le reste du monde, assumer et expliciter la politique que l'on veut mener, en lien avec une analyse critique de la situation existante, s'interroger sur les limites à donner au pouvoir de l'État sur les individus et sur les populations, permettrait de donner une dimension concrète aux politiques migratoires proposées par les partis se réclamant d'une autre logique, tout en les amenant à clarifier leurs intentions.

 

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