Comment sortir de ce cauchemar post attentats ?

237 enquêtes pour apologie du terrorisme, certaines concernant des gosses, parfois de moins de dix ans. La République est-elle si fragile que quelques paroles d’enfants risquent de la faire s’écrouler ? Ou assistons-nous sous prétexte de terrorisme à la mise en place et au renforcement de procédures de délation et de répression, impliquant y compris des personnels de l’Éducation nationale ?

Je ne vais pas vous raconter les conneries que j'ai pu dire et faire dans ma jeunesse. Et je ne vais pas vous demander de raconter les vôtres. Et puis voilà, on évolue, c'est la vie. Arrive un âge où les évoque en riant. Arrive ou arrivait, tant les temps sont maintenant plombés ?

L'adolescence est une période de transformation, plus ou moins difficile, qui peut passer par la provocation, la transgression. Ça n'engage pas la vie entière. Et il est important de ne pas créer de situations dans lesquelles ça engage la vie entière.

Tandis qu'à l'âge de huit ou dix ans un enfant pourra être profondément blessé quand l'École prétend lui apprendre le respect de la liberté d'expression en lui intimant de se taire. Alors l'enfant peut crier ce que lui inspire cette situation blessante, et l'institution peut s'organiser pour rejeter la faute de ce cri sur l'enfant.

Alors, quand des enfants ou des adolescent-e-s brassent dans un contexte anxiogène des choses où il est question de décapitation, de mort et de vengeance, il peut être bien qu'un adulte vienne en discuter et leur délivre une parole qui leur permette d'aller leur chemin.

Or il ne s'agit pas de ça. Il n'y a plus d'adultes. Il y a des yeux et des oreilles, qui captent des signaux et émettent des signalements, qui vont enclencher des procédures administratives, policières, judiciaires. La boucle est en place, qui va de la délation à la répression - certes pour la bonne cause, il s'agit de lutter contre le terrorisme. Mais la boucle est en place, sans trop de recul critique ni de contestation, y compris s'agissant d'enfants. Il ne reste plus qu'à élargir le périmètre des choses qui sont légitimement à dénoncer. Après tout, il paraîtrait qu'il faut détecter les signes de déviances futures dès la maternelle.

À une époque pas si lointaine, dans la partie est de l'Europe, on craignait de parler de politique ou simplement de la dureté des temps dans le foyer familial, de peur que les enfants n'aillent étourdiment répéter à l'école ce qu'ils avaient entendu. À l'extérieur du foyer familial, on craignait la présence des oreilles de la Sécurité - et n'importe qui était susceptible de servir d'oreille à la Sécurité.

Encore une fois, nous manquons des mots pour dire où nous en sommes sur un chemin dont on voit en gros où il nous mène, sans que les choses soient clarifiées par un changement de régime définissant un avant et un après. Nous sommes du reste dans une situation où nous devons justifier à la police le bien-fondé de notre présence dans l'espace public dès que nous sortons de chez nous, puisque nous vivons dans un pays où se sont les forces de police et le ministère de l'intérieur qui sont en charge de la mise en œuvre des politiques de santé publique - pour notre bien, cela va sans dire. Mais nous pouvons nous accorder sur le fait que le néolibéralisme est de plus en plus largement contesté, qu'il a besoin pour se maintenir de plus de coercition et de plus de contrôle sur les récits, que les dirigeant-e-s adhérant à l'idéologie néolibérale en sont conscient-e-s, et nous emmèneront plus loin dans cette direction, pas-à-pas, tant que nous ne refuserons pas.

 

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