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Billet de blog 9 août 2014

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LE PRÉFET DES JUNGLES

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comprendre le régime actuel et ses évolutions à partir de la réalité calaisienne : l'impression qui domine est celle de la continuité. Sur le terrain, la même suite de contrôles au faciès, de harcèlement, d'arrestations à répétition, de destruction de lieux de vie et d'effets personnels, la négation du simple droit à être là où est leur corps.

S'il y a chagement, c'est au niveau du discours qu'il faut le chercher, et pas du discours le plus évident, qui est plutôt répétitif. Il faut creuser un peu.

Parlant des "jungles" (les campements d'exilés) en 2009, Besson (ministre de l'immigration de l'époque et ordonnateur d'une séquence médiatique qui allait se dérouler sur quasiment toute l'année et culminer avec la "fermeture de la Jungle de Calais", le campement des Afghans) les qualifiait de "zones de non-droits". Il s'agissait, au moins dans le discours, de faire régnier la loi et l'ordre sur l'ensemble du territoire, et de reconquérir les territoires qui y échaperaient.

À la fin du mois de mai 2014, trois campements d'exilés à Calais sont évacués. Une partie de leurs habitants occupent le terrain aménagé pour la distribution des repas et demandent des conditions d'accueil dignes. Au préfet qui leur intime de quitter les lieux, ils répondent "oui, mais où aller". La réponse du préfet, par médias interposés, est "dans des squats". Et d'ajouter "de petites dimensions".

Le 2 juillet, le lieu de distribution des repas occupé et trois squats ouverts par des militants sont évacués, plus de six cent personnes arrêtées, plus de deux cents placées en rétention. Ce sont des lieux d'affirmation des droits des personnes qui sont évacués d'un coup, et leurs habitants, une fois relâchés, sont repoussés vers les "jungles", les campements de la périphérie de la ville.

Les "jungles" sont donc les lieux vers lesquels les exilés sont renvoyés de manière assumée par les autorités. Installation sur la propriété d'autruit, donc illégale et précaire, soumise à expulsion, les habitants se trouvant pris entre la violence de la police et celle des passeurs.

Là où Besson parlait de reconquérir ces lieux d'exception pour les ramener à la normalité de la loi et de l'ordre, les autorités actuelles en font la normalité sans cesse expulsable pour certaines catégories de population.

On peut penser aux "zones d'attente sac-à-dos" prévus par la loi Besson de 2011. Une zone d'attente est une portion du territoire d'un État où s'pplique un droit dérogatoire, une sorte de sas d'entrée où les personnes tout en étant physiquement sur le territoire de cet État n'y sont pas juridiquement. Pratiquement, ça vise à faciliter les expulsions. La loi Besson prévoyait que toute portion du territoire à partir d'un point frontière, à partir du moment où un certain nombre de personne supposées en situation irrégulière s'y trouvaient, pouvait être arrêté comme zone d'attente, avec le droit particulier qui s'y applique. De ce que le droit appliqué au territoire infiniment extensible où se trouvent les personnes s'applique aux personnes, il n'y a qu'un pas qui n'a pas été franchi.

Mais ces territoires qui relèvent d'un droit dérogatoire relèvent encore du droit, on n'est donc pas dans le cas de figure de l'assignation à "jungle" de certaines populations, c'est-à-dire de l'affirmation que la place de certaines populations est hors du droit.

On peut par contre rapprocher ce concept de la clause de conscience évoquée par François Hollande à propos du mariage pour tous. Les maires pourraient décider d'appliquer ou non la loi, et de marier ou non les couples de même sexe. Selon la commune où vous habitez et les convictions du maire, vous pouvez vous marier ou non.

Selon la même orientation, un rapport de 2012 de Terra Nova sur la police propose de soumettre la police de proximité à des enquêtes d'opinion, qui guideraient son action et l'évaluation de ses performances. Toutes les opinions n'étant pas considérées avec la même légitimité, on voit à-peu-près au service de quelles catégories sociales la police serait mise. Une institution détentrice d'exercer légitimement la violence n'agirait plus ainsi en fonction de la loi et du droit, mais de l'appréciation de certaines catégories sociales.

L'ensemble de ces signaux amènent à penser que le social-libéralisme porte en projet la dissolution de l'État de droit au profit d'états de fait liés aux intérêts de cetaines catégories.

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