Leur guerre n'est pas la nôtre

Mardi 3 mars. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, Charles Michel, président du Conseil européen, David Sassoli, président du Parlement européen, survolent dans un avion militaire la frontière gréco-turque. Au sol, policiers et militaires grecs, policiers de l’agence Frontex et miliciens néo-nazis « protègent » l’Europe d’une « invasion ». Deux exilés sont morts par balle.

"L'invasion", ce sont quelques milliers de personnes venues là dans l'espoir de trouver la frontière ouverte, et de pouvoir construire leur vie de manière moins précaire en Europe qu'en Turquie. Il y a là des femmes, des hommes, des enfants. Sans armes. Contre ces personnes, le gouvernement grec a mobilisé des renforts de police, et l'armée. L'Union européenne a mobilisé des renforts de l'agence Frontex des gardes-frontières et gardes-côtes européens. Des néonazis de toute la Grèce, mais aussi d'autres pays européens, des membres de la population locale aussi, sont venus combattre à leur côté. Selon la tradition guerrière, les président-e-s des trois institutions européennes, la Commission, le Conseil et le Parlement, ont survolé la ligne de front dans un avion militaire, et ont affirmé leur soutien sans faille au gouvernement grec.

Face à si peu de personnes, si démunies, arrivées là presque par hasard, sur la base d'une fausse information, que la frontière serait ouverte, un tel déploiement de force serait ridicule, si on tirait pas à balle réelle, si on ne tabassait pas vraiment, s'il n'y avait pas des morts.

Ce serait simplement ridicule si policier-ère-s européen-ne-s et milicien-ne-s néo-nazis ne combattaient pas côte-à-côte pour une même cause, la défense des frontières européennes - et si les institutions européennes unanimes et l'extrême-droite ne communiaient pas dans un même imaginaire, la guerre contre l'invasion déjà là, de ces gens venant du sud.

Ce serait simplement ridicule si le gouvernement grec n'avait pas suspendu l'application de la Convention de Genève et de la législation européenne sur l'asile, prolongeant la guerre aux réfugié-e-s de la frontière sur le sol européen - et n'était pas soutenu par les institutions de l'Union européenne et les principaux gouvernements des États membres.

Ce serait simplement ridicule si les institutions européennes unanimes n'étaient pas en train de définir par les actes leur vision de l'identité européenne - là, symboliquement, à la frontière entre la Grèce et la Turquie. La nouvelle Commission européenne s'est inventé un commissaire à la "protection du mode de vie européen", en charge des migrations - justement celui nommé par le gouvernement conservateur grec. Nous avons la concrétisation en acte. L'Union européenne s'est prétendue fondée sur la démocratie, les droits humains, la paix, la prospérité, un capitalisme tempéré par des droits sociaux et une protection sociale. Les politiques néolibérales ont emporté une large part de ce socle européen. Les institutions européennes procèdent aujourd'hui à la liquidation du reste. L'identité qu'elles assignent à l'Union européenne, ce qui est sensé nous unir, faire de nous un seul peuple européen, c'est un ennemi commun, un danger d'invasion à combattre, une mise en péril de notre "mode de vie européen". Cet ennemi qu'on désigne, c'est l'exilé qui frappe à notre porte.

Mais cet ennemi qu'on nous désigne est-il le nôtre ?

 

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