Expulser partout : vers l’Érythrée – France, 6 juin 2019

Devant la volonté des gouvernements européens d’expulser vers tous les pays, quelle que soit la situation, quels que soient les risques pour les personnes expulsées, les verrous sautent les uns après les autres. Checklist : Afghanistan – fait (depuis longtemps) ; Soudan – fait ; Érythrée : maintenant, c’est fait.

Il y a quelques années, un rapport commandité par le gouvernement danois concluait que les violations des droits humains en Érythrée n'étaient pas si graves que ça. Devant le scandale, le rapport avait été enterré. Ces derniers mois, c'est la Suisse qui était à la pointe avec une décision de la plus haute juridiction concernant l'asile statuant que les personnes ayant accompli leur service militaire pouvaient sans risque être renvoyées en Érythrée.

Le 6 juin dernier, les autorités françaises ont réalisé ce qui parait être leur première expulsion vers l'Érythrée, nous apprend la Cimade :

https://www.lacimade.org/presse/la-france-expulse-vers-lerythree/

Cela fait déjà plusieurs années que les autorités françaises émettent des obligations de quitter le territoire français (OQTF) avec l'Érythrée comme pays de destination, et enfermement des personnes en rétention officiellement en vue de leur expulsion. J'ai vu à Calais en 2012 une décision de la Cour européenne des droits de l'homme suspendant l'expulsion d'un Érythréen placé en rétention vers l'Érythrée - il avait donc été libéré et avait continué sa route vers Calais. Ces OQTF n'aboutissaient pas pour diverses raisons, entre autres parce que l'ambassade d'Érythrée ne délivrait pas le laissez-passer nécessaire au retour de la personne dans le pays.

Contrairement à ce que dit la Cimade à la fin de son communiqué ("Compte tenu de la situation politique en Érythrée, le ministère de l’intérieur ne doit prendre aucun risque et renoncer à toute expulsion"), cette expulsion est le résultat d'une politique convergente de plusieurs États européens, d'une décision d'expulser vers un pays sensible alors qu'une demande d'asile a été déposée et que les recours ne sont pas épuisés (ce que la loi permet d'agissant d'une demande d'asile en rétention), et, ce qui semble nouveau, une coopération avec les autorités érythréennes pour que l'expulsion soit possible. C'est le point le plus inquiétant : après la coopération avec les autorités soudanaises, la coopération avec les autorités érythréennes.

Et ensuite ? Vu à Calais en 2016 - 2017, les OQTF vers la Syrie, avec placement en rétention. Là il y a impossibilité juridique et matérielle faute de contact avec les autorités syriennes et de possibilité d'organiser des vols pour la Syrie. Mais les gouvernements occidentaux ont commencé à discuter avec le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies et l'Organisation Internationale des Migrations des perspectives de retour des réfugié-e-s syrien-ne-s, compte-tenu de l'évolution de la situation (la victoire quasi complète de Bachar El-Assad). À défaut, l'Union européenne travaille sur les possibilités d'expulsion vers des pays tiers, c'est-à-dire vers d'autres pays que celui dont la personne est ressortissante (par exemple la Turquie pour une personne syrienne).

Et contrairement à ce que sous-entend la Cimade, il s'agit d'une politique volontariste, clairement assumée.

 

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